Quel rapport y-a-t-il entre la Théorie du Mélange Optique de Ogden Roods et le Divisionnisme de Seurat ?
- Art d'Histoire
- il y a 2 jours
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Alors que les méthodes traditionnelles de mélange des pigments révèlent de sérieuses limites, une perte systématique d'éclat notamment, et que l'agenda de l’avant-garde reste à la peinture claire, Ogend Roods, presque à contre-cœur, fournit les explications à leurs frustrations ainsi que les solutions.
Le Contrôle du Mélange Optique


La science des couleurs a fait une percée grâce aux recherches du chimiste et directeur des tapisseries des Gobelin Eugène Chevreul, dont les travaux publiés sous le titre ici abrégé De la loi du contraste simultané des couleurs sont très largement diffusés à travers la Grammaire des arts du dessin de Charles Blanc ; Chevreul avait constaté puis expliqué que deux teintes placées à proximité immédiate l'une de l'autre s’influençaient inévitablement ; il en expliquait les mécanismes et comment se les approprier.
Ces lois de l’optique posaient un défi à l'artiste en peignant en quelque sorte par-dessus ses touches de peinture : les couleurs ayant optiquement le pouvoir de superposer leur complémentaire à leur bordure rendait difficile le contrôle du contour et celui de la résultante des mélanges optiques.
Pour illustrer ce phénomène, Chevreul prenait l'exemple des nuances changeantes observées à distance sur un châle en tissu de cachemire, tandis que Charles Blanc analysait certaines peintures d’Eugène Delacroix.

Dans Femmes d'Alger, explique Blanc, Delacroix avait déposé sur un vêtement rosé un semis de petites touches vertes, produisant une vibration chromatique d'une extrême finesse que le pinceau seul ne saurait formuler de manière statique.
De la même manière, ses décors de la coupole du Palais du Luxembourg parviennent à illuminer une carnation par l’application de touches roses recouvertes de hachures vertes, alors que l’espace ne reçoit pas de lumière directe. La raison en est la suivante : le vert, au contact du rose adjacent, se neutralise pour former un ton frais et mixte qui n'est perceptible que par le spectateur placé à une certaine distance.
L'œil opère alors comme un outil de fusion chromatique, rétablissant l'équilibre de la lumière blanche en complétant les faisceaux colorés manquants pour apaiser la fatigue oculaire, dixit Blanc.
Charles Blanc suggère de prendre le contrôle de cette recoloration optique en mouchetant les surfaces à l'aide de petits points ou d'étoiles, une technique qui favorise l'apparition d'une troisième teinte, indéfinissable et impossible à préparer à l'avance sur une palette, qu’il nomme mélange optique et dont la luminosité délicate le satisfait.
Mais en réalité il existait bien un moyen de contrôler cette teinte tierce.
Le Piège de la Couleur-Matière
Si les effets visuels du mélange optique sont minutieusement décrits par Charles Blanc et Chevreul, leurs pronostics concernant les teintes résultant de ces juxtapositions s'avèrent techniquement erronés.
Cette inexactitude trouve son origine dans une erreur initiée plusieurs décennies auparavant par Isaac Newton, qui confondait les propriétés de la couleur-lumière et celles de la couleur-matière.
Suivant ce raisonnement, Isaac Newton affirmait qu'il était envisageable de recomposer le blanc pur à l'aide de pigments matériels. Chevreul adhère à cette logique défaillante, supposant que l'assemblage des trois primaires traditionnelles utilisées en peinture permettrait la reconstitution parfaite de la lumière...
...Mais la réalité est tout autre, on sait bien que c’est l'inverse qui se produit, les peintres parlent de tons rompus et de grisaille. Le mélange de jaune et de violet, ou de bleu et l'orangé, soit une primaire et la combinaison des deux autres ne crée pas de peinture blanche.
La Révolution Scientifique d'Ogden N. Rood et l'Avènement du Divisionnisme

Il faut patienter jusqu'aux expérimentations du physicien Ogden N. Rood dans la continuité de Young et Helmholtz, pour que la théorie des couleurs avance : il démontre que les teintes résultantes du mélange des rayons lumineux et du mélange de matières pigmentaires obéissent à des règles physiques opposées, et que globalement le mélange de lumière a plus de chance de conduire à des teintes lumineuses (la probabilité de synthèse additive est plus grande pour utiliser une terminologie moderne).
Les couleurs primaires de la matière sont le jaune, le rouge et le bleu, et ne sont pas identiques aux primaires spectrales, le rouge, le vert et le bleu.

Par l'intermédiaire d'appareils optiques, il prouve que la superposition de filtres colorés des trois primaires spectrales fonctionne selon le principe de la synthèse additive, un phénomène optique qui exalte la luminosité en combinant des ondes pures, alors que le broyage de ces mêmes verres colorés et le mélange de leur poudre induit un processus de soustraction et d'absorption qui éteint l'éclat de la couleur et tend vers le gris noir.
Mais encore incapable de prédire correctement l’impact des mélanges lumineux, ou rétinien, issus des mélanges et juxtaposition de tons, il conseille de les SÉPARER.
Il fait pour cela une expérience. Il place deux tons, disons du rouge et du bleu sur les bords d’un disque et au centre la résultante de ces deux teintes matériellement mixées, du violet. Il met en rotation ce disque et que se passe-t-il ? La teinte au centre reste inchangée, mais celles au bord en tournant se mélangent sur la rétine en forment un violet….
…Sauf que ce violet et bien plus lumineux que celui au centre et pour retrouver ce violet issu d'un mélange de matière, il lui fallut ajouter du noir aux teintes du bord.
Il en déduit bien que le mélange palette assombrit la résultante.
Seurat a Appris la Leçon
Georges Seurat, passionné de théories, qui s’enferme des mois durant pour lre, comprendre et mettre en pratique ce traité combiné aux lois des complémentaires de Chevreul, invente avec Signac le Divisionnisme tel qu ‘il apparaît dans Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte.

Il assimile la distinction entre les primaires spectrales et matérielles, donnant conséquences au caractère absorbant de la palette traditionnelle : il ne mélangera plus sur sa palette, et opte pour une division stricte des tons purs, anticipant le mélange rétinien qui en résultera.
Le divisionnisme était né, reposant sur la juxtaposition stricte de petites touches de couleurs pures. A l'œil humain de faire ses mélanges lesquelles en résulteront plus lumineux.
L’ironie du jugement de Rood
Lors d'une visite de la galerie deu marchand Paul Durand-Ruel, Rood fut confronté aux œuvres de Monet, de Pissarro et des néo-impressionnistes.
Consterné par l'interprétation picturale qui avait été faite de ses travaux, il déclara être horrifié, racontera son fils, regrettant jusqu’à la publication de son livre.
Le scientifique qui avait découvert les lois de mélanges rétiniens et l’existence de couleurs primaires lumineuses distinctes des primaires pigmentaires, ainsi que les phénomènes d’absorption des mélanges n'était pas un avant-gardiste en matière esthétique.
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