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Manet, Flâneur et Peintre Moderne contre l’Avis de Baudelaire 



Dans le contexte des années 1830-1840 naît une figure propre à Paris, indissociable de la naissance de la modernité, celle du flâneur, ce promeneur au regard éveillé peut-être ironique et quelque peu dilettante pour n’avoir ni but ni métier.


Or ce flâneur devient chez Charles Baudelaire l’archétype de l'artiste moderne pour être celui qui observe, enregistre et esthétise son époque.




La Sociologie du Flâneur



Henri-Désiré Porret, Le Flâneur, 1841
Henri-Désiré Porret, Le Flâneur, 1841

Les physiologies sont à la mode au milieu du dix-neuvième siècle. Parmi elles, celles qui définissent et illustrent en plusieurs tomes les types de Français, répertoriés selon leur métier et selon leur province : Les Français peints par eux-mêmes. L'édition de 1841 consacre plusieurs pages à définir un certain marcheur urbain, le flâneur


Le flâneur est un homme dans la force de l'âge, entre vingt-cinq et soixante ans, car l’activité exige une pleine possession de ses capacités physiques et intellectuelles.



 Charles Philipon et Pierre Langlumé, Les Ridicules: Les Flaneurs, 1824-25
Charles Philipon et Pierre Langlumé, Les Ridicules: Les Flaneurs, 1824-25

On apprend également que le flâneur relève d’un type sociologique exclusivement parisien. L'arpenteur des provinces  est relégué au rang de simple rêveur pitoyable, incapable de prétendre au statut.


Contrairement au touriste qui parcourt la ville à la hâte sans en saisir les nuances, ou au passant ordinaire, souvent qualifié de badaud, le véritable flâneur se distingue par une intelligence subtile et une attention de chaque instant. Cette différence d'acuité est à rapprocher de celle qui sépare le haut gastronome du simple glouton lira-t-on. 


L’individu écrit Auguste de Lacroix, restreint volontairement son périmètre d'action, trouvant dans un espace circonscrit, une rue, un parc, un quartier tout au plus, une matière inépuisable qui nourrira sa réflexion quotidienne. Il récolte ainsi des richesses là où le regard commun ne perçoit que la surface des choses.



De la Rue à la Toile : Le Croquis de Mœurs



Constantin Guys, Au foyer du théatre; Ladies and Gentlemen, 1860-1892
Constantin Guys, Au foyer du théatre; Ladies and Gentlemen, 1860-1892

Avec Baudelaire, cette disposition particulière à scruter la ville n’est pas confinée à une sociologie de la déambulation ; elle infiltre la personne de l'artiste, détermine son degré de modernité. 


L’argument est exposé dans un article du Figaro paru à l'automne 1863: Le Peintre de la vie moderne, insistant sur l'importance de ce qu'il nomme le croquis de mœurs


Il s'agit d'une esquisse rapide, capable de saisir les palpitations et curiosités de Paris et non d’un panorama minutieux. La  facture y est plus spontanée, presque sténographique, la touche ou le trait rivalisant de vitesse avec le mouvement de la rue. 



Le Flâneur en Alchimiste de l'Art



Le flâneur-créateur tel que Baudelaire le décrit est cet alchimiste capable d’extraire la modernité de la rue, en isoler la dimension poétique et historique dissimulée sous l'apparence éphémère des phénomènes de mode.


L'artiste filtre le réel, sa création sera moderne si elle fait jaillir l'éternel du transitoire, s’il sàvère capable de transmuer le commun voire le stercoraire en or artistique.


Cette poésie ou art moderne faisait entrer les scènes de la vie courante dans la grande histoire de l'art, au grand damne de ceux qui critiquent cette école de la laideur, oublieuse des préceptes et idéaux académiques. L’Apollon de la rue avait peut-être besoin de quelques béquilles orthopédiques.



Guys contre Manet



Contre toute attente, ce n’est pas Édouard Manet mais un certain Constantin Guys qu’il considère comme l'archétype de ce peintre moderne. L’homme était pourtant assez âgé, la soixantaine passé. Peut-être un sentiment de jalousie empêcha le poète de couronner publiquement le jeune Manet.


Et ceci d’autant plus curieusement que le peintre de l’Olympia, s'étant plaint auprès de Baudelaire de la réception catastrophique de sa toile au Salon, avait reçu pour réponse du poète « sans façon » exilé à Bruxelles   :  


 “ vous n'êtes que le premier dans la décrépitude de votre art ” 

Mots qui pouvaient être interprétés comme un compliment, et ceci d’autant plus que le motif par excellence de cette peinture moderne telle que définie en 1863 par Baudelaire était la prostituée dont Manet venait de rendre l'image la plus provocante et la plus moderne justement, — il avait été à en juger par la critique hargneuse sa Vénus aux tréfonds de la géographie des bordels parisiens, chez Paul Niquet !


Mais on est en 1865, le texte de Baudelaire date de 1863, et en 1863 Manet faisait scandale avec son Bain aujourd’hui connu comme Le Déjeuner sur l’herbe qui n’est pas de prime abord une scène entrevue au bois de Boulogne.


Les mémoires d'Antonin Proust, publiées en 1913, racontent un Manet marcheur-scruteur-flâneur impénitent : lorsque les brouillards hivernaux rendaient la lumière et le travail en atelier impossible, l'artiste déplaçait son terrain d'étude vers les boulevards extérieurs qu’il arpentait du regard : 

" Chez Manet, l'œil jouait un si grand rôle que Paris n’a jamais connu de flâneur semblable à lui et de flâneur flânant plus utilement."

Il était cet artiste baudelairien qui selon la définition de Baudelaire de l'artiste moderne se fondait dans la multitude avec le même naturel qu'un oiseau évoluant dans les airs ou un poisson dans l'eau. 


Si comme le définit Baudelaire, son objectif premier est d'épouser le tumulte de la métropole tout en préservant un anonymat absolu, se muant en un prince incognito, éprouvant une jouissance infinie à être au centre de l'agitation sans jamais se dévoiler, sinon par sa peinture, alors oui Manet était de ceux-là et flânait utilement pour paraphraser Proust.




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