Édouard Manet et Thomas Couture, Apprentissage et Incompréhension
- Art d'Histoire
- il y a 1 jour
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Paris, 1850.
Édouard Manet a dix-huit ans quand il choisit d’apprendre la peinture à l’atelier du maître Thomas Couture réputé moins strictement académique que ne le sont ses confrères.
Il y reste presque six années jusqu’au début de l’année 1856. Y entre également son compagnon de collège Antonin Proust, témoin de ces années d’apprentissage et rapporteurs des anecdotes qui ont participé à la construction de la mémoire du personnage.
L'Atelier Comme Caveau, L'Académie Comme Artifice
Le cadre même de l'apprentissage constitue pour le jeune Manet un lieu d’enfermement, une sorte de sépulture, lui qui rentre de mois passés en mer comme pilotin, dans un espace baigné de lumière naturelle.
Vite, Manet prend ses aises et fustige l'artificialité des éclairages, les ombrages imposés par la doctrine académique de l'époque.
Si une forme de familiarité parvient à s'installer entre le maître et les élèves lors de moments d'évasion loin de Paris, les retours quotidiens dans l'espace de travail se traduisent par des altercations entre Manet et Couture.
Car Manet revendique une peinture dictée par l'observation directe de la réalité, plutôt que par les attentes formelles du milieu. Soutenu par certains de ses compagnons d’atelier, Couture l'invita sarcastiquement à déguerpir et fonder sa propre école, une remarque qui entraîna une absence d'un mois du jeune peintre.
Ces témoignages reposent sur les souvenirs d’Antonin Proust en 1913, qui a pu enjoliver l’histoire pour servir à la construction d’un Manet né pour être le chef de l'école moderne qu’on connaît.
Les refus des "Demi-teintes"

Lors de la présentation par Couture du portrait qu'il venait de peindre de Mademoiselle Poinsot, un désaccord opposa les deux hommes à propos du rendu de la lumière.
Couture, plutôt ouvert, avait à cette occasion invité les élèves à formuler un jugement et Manet dénonce une coloration excessivement lourde, causée par une surabondance de demi-teintes.
Pour le jeune artiste, l’accumulation de dégradés subtils nuisait à la vérité de l'œuvre, forçant l'œil à percevoir des détails qui n'existent pas dans l'observation spontanée.
Il préconisait au contraire une rupture nette et franche entre les zones éclairées et les zones sombres, cherchant à restituer la sensation immédiate de contraste.
Le maître percevait cette approche comme un manque de rigueur, et préféra tourner la critique en dérision, jugeant l'élève doué mais définitivement rebelle aux principes fondamentaux de la peinture.
Les Bonnes Leçons de Couture
A la lecture du traité de peinture de Couture publié en 1867 sous le titre Méthodes et entretiens d’atelier, on découvre que Couture n’était pas de ces adadémiciens rigoureux.
Il connaît et partage son admiration pour l'esthétique de l'ébauche; un si beau rendu qu'il comprend ces artistes tentés de ne franchir l'étape suivante qui risquerait par le fini de gâcher la spontanéité du premier jet.
Mais il admet par ailleurs que cette beauté d'ébauche n’est qu’un leurre ; montrée en public, elle fait pâle figure et le fini s'impose.
Ce qui ne l'empêche d’insister dans son enseignement et plus que ses pairs sur l'importance de l'ébauche, de ces tracés rapides au chiffon dont se souviendra son élève.
Manet, raconte Proust, répondit un jour à un camarade d’atelier l'encourageant justement à terminer son travail, que lui Manet n’allait quand même pas finir sa toile comme un peintre d’histoire ! Le summum pour Couture et ses paires était pour lui une fin de non-recevoir. Jamais il ne serait de ces peintres d’Histoire, lécheurs de toiles et pompiers qu’il abhorrait.
La Fracture définitive: Le Buveur d'absinthe

En 1859, Manet présente au jury du Salon une toile ambitieuse, dans la veine des Velazquez qu’il a admiré trois ans auparavant à Madrid. La toile est refusée par le jury alors même que le style espagnol est à nouveau en vogue à Paris.
L'artiste soupçonne fortement son ancien professeur d'avoir orchestré le refus, influençant le jury avec lequel il partageait une vision conservatrice de l'art. Il est vrai que pour la première entrée de son élève au Salon, le maître aurait rêvé de mieux.
On apprendra que Couture s’était rendu à l’atelier de Manet rue Lavoisier, vit la toile en question, Le Buveur d'absinthe, et prononça quelques mots blessant : c'était bien une histoire d’ivrognerie, mais celle de celui qui avait peint la toile navrante.
La rupture était consommée.
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