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Qui aura été le découvreur des estampes japonaises en France. Course d’ego et petits mensonges 


1854. Le Japon, isolationniste, est menacé par les canons américains du commodore Matthew Perry. L’Empire du Soleil-levant s’incline et accepte de commercer avec les États-Unis, puis, dans la foulée, avec les pays européens. Y affluent alors un grand nombre d’objets japonais. 


Reste que la présence de japoneries ou japonaiseries n'explique pas à elle seule la reconnaissance de leur valeur artistique. Encore fallait-il qu’elle soit esthétiquement admise  en tant qu’ouvrage d’art et non plus en tant que simple curiosité ethnique.


De là, un long imbroglio entre tous ceux qui se disent les premiers à avoir découvert la valeur esthétique des images venues du Japon. 



Bref rappel diplomatique



Le Japon est isolé du reste du monde depuis plusieurs siècles, admettons depuis 1633. Cet isolement n’est en réalité que relatif, entravé par le désir des Japonais de connaître les sciences occidentales.


Au début du XVIe siècle, ils commercent avec Portugais et Hollandais. Les Portugais, manifestant un prosélytisme religieux malvenu, sont brutalement exclus au siècle suivant. Ne resteront que les Hollandais pour maintenir, sur l’étroit îlot artificiel de Dejima, à l’entrée de Nagasaki, un espace d’échange. 


Or, si bien que grâce à cet étroit canal, des objets de décoration japonais, emballés non dans de vulgaires papiers mais dans des estampes, entraient sur les marchés européens, ils n’étaient pas pour autant recherchés. D’où le fait que les collections de ces curiosités d’Isaac Titsingh  — ancien directeur de la compagnie néerlandaise des Indes orientales, la VOC, ayant accès à Dejima —, mises aux enchères à sa mort en 1812, n’enflammèrent nullement la salle de vente. De la même manière, les collections japonaises du musée ethnographique de Leyde n'attirent pas les foules ni même Vincent van Gogh qui vit à quelques kilomètres.


Ces images n'intéressent encore personne. Il faut attendre la combinaison de leur entrée en masse et de l'intérêt nouveau des artistes pour cette imagerie pour que naissent la ferveur et le Japonisme. 

Reste une question, qui s’y intéressa en premier si l’eut bien un premier et une épiphanie ?



La bataille de la primauté : entre falsification littéraire et mythologie personnelle



La volonté de s'imposer en pionnier du Japonisme pousse les Goncourt et peut-être Monet à arranger l’histoire. 



Paul Gavarni, Edmond et Jules de Goncourt
Paul Gavarni, Edmond et Jules de Goncourt

1851. Edmond et Jules de Goncourt affirment en 1884 avoir été les premiers à apprécier les arts du Japon sur la base de la description d'un intérieur japonisant qu’ils donnent dans leur premier roman, En..., publié en 1851. Certes, mais à un détail près: le texte original fait référence à une porcelaine chinoise et non japonaise ; dans sa réédition de 1884, la pièce se fait japonaise… L’antériorité est fictive ; il s’agit d’une réécriture.


1856. Claude Monet, dans un entretien donné à la fin de sa vie, raconte avoir acheté ses premières estampes chez un marchand de curiosités, un brocanteur du Havre, dès 1856, à seize ans, au milieu de singes et de perroquets.


Mais si Monet a effectivement croisé ces images et en a acheté, elles n’ont pour autant pas modifié sa manière de travailler jusqu’aux années 1870.


Par contre, en 1871, — le Japonisme n'a pas encore trouvé son nom, mais l’influence des arts japonais est déjà bien installée à Paris grâce à des boutiques de thé et d’objets japonais comme celle de Louise Desoye rue de Rivoli —.  Monet fait une heureuse découverte au printemps ou à l'été. 


Durant un séjour dans la commune hollandaise de Zaandam, — le jeune peintre rentrant de son exil londonien pendant la guerre franco-prussienne et la Commune passe par la Hollande — il tombe sur des estampes japonaises par hasard.


Plusieurs personnes témoigneront de cette aventure mais c'est Octave Mirbeau,  qui en donne la version la plus vivante, réinventant le dialogue entre Monet et l’épicier de Zaandam qui utilisait les gravures japonaises comme papier pour emballer ses victuailles. À l'inverse des douces progressions tonales de la gravure occidentale, elles présentent des aplats colorés d’une vivacité tonale; quant aux compositions, elles défient toutes les règles académiques. Monet est subjugué. 


Il acquiert l'ensemble du lot, dont des représentations de femmes à la toilette ou de troupeaux de biches signées par des maîtres tels qu'Utamaro, Hokusai et Korin. Il sera bientôt un grand collectionneur lui-même.



Le premier découvreur



Nadar, Portrait de Félix Bracquemont, 1865
Nadar, Portrait de Félix Bracquemont, 1865

Si certains citent le nom de l’écrivain et critique d’art Théophile Gautier, comme un des tout premiers découvreurs des arts japonais, la primauté et surtout la mise en application des principes artistiques japonais reviendraient plutôt au graveur Félix Bracquemond


Paris 1856. Bracquemond, deux ans avant la signature du traité commercial entre la France et le Japon.


René Delorme en 1880, repris par Léonce Bénédite en 1905 racontent que se rendant chez un emballeur, pour le premier, chez l'imprimeur Delâtre pour le second, Bracquemond tomba par hasard sur un recueil souple à couverture rouge, initialement destiné à amortir les chocs de porcelaines importées, on est en 1856. 


Le livret se révèle être un manga, ou plutôt l’un des fameux carnets d’esquisses du maître japonais Hokusai. Le trait d’une vivacité exceptionnelle captive Bracquemond, qui  dut attendre de longs mois avant de pouvoir le racheter au graveur Lavieille, qui l’avait entre-temps acquis. Dès lors, il ne le quitta plus, le conservant dans sa poche, prêt à le montrer à qui voulait ouvrir les yeux sur ces merveilles japonaises. Il s’en inspira pour des décorations de services de porcelaine une dizaine d’années plus tard.



Le réseau londonien



Initié à l'esthétique japonaise à Paris, l’américain James McNeill Whistler propage cet intérêt nouveau auprès de ses amis et confrères londoniens, dont Gabriel Dante Rossetti et son frère William dès son installation dans la capitale anglaise en 1859. Ensemble, ces passionnés fréquentent assidûment les boutiques spécialisées, et s’approvisionnent également à Paris auprès de Louise Desoye, affectueusement surnommée La Japonaise par Whistler.


Comme bien des découvertes, il n'y a pas eu un seul et unique big bang, un seul foyer d’arrivage. Deborah Johnson rappelle que des estampes japonaises circulaient couramment à Londres dès les années 1840. Mais ces images graphiques n’avaient alors qu’une valeur dérisoire et étaient offertes à la clientèle pour accompagner l’achat d’une livre de thé. 



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