L'industrie de l'allaitement au dix-neuvième siècle et sa mise en peinture
- Art d'Histoire
- 4 mai
- 3 min de lecture
Dans la France du dix-neuvième siècle, positiviste et hygiéniste, l'alimentation des nourrissons constitue un défi sanitaire et social d’autant plus important que la bourgeoisie parisienne, ainsi que les ouvriers et artisans des faubourgs, confient massivement leur progéniture à des nourrices.
La contradiction des discours médicaux et moraux
Dès la fin du dix-huitième siècle, l'allaitement maternel est une pratique marginale à Paris, concernant moins de cinq pour cent des naissances.
Au siècle suivant, les hygiénistes se penchent sur les dangers et avantages de la pratique, avec des réponses parfois surprenantes.
D'un côté, ceux qui, à l’instar de Jean-Jacques Rousseau, défendent l'allaitement par la mère, mais cette recommandation est perçue par le traditionaliste Louis de Bonald comme une dangereuse incitation à l'animalité, penchant jugé naturel chez la femme et mettant en danger la nation civilisée.
De l'autre côté, les théories médicales de l'époque, portées par Pedro Felipe Monlau ou le docteur Pierre Garnier, considèrent la vie conjugale comme néfaste à la production de lait.
Les devoirs conjugaux épuisant la mère et altérant en conséquence la qualité de son lait, il est recommandé à celles-ci un exil temporaire à la campagne, une séparation que l'historien Jules Michelet compare à un demi-divorce.
Dans ces conditions, les familles aisées optent massivement pour l’emploi de nourrices à domicile ou "sur place", ce qui permet aux épouses de s’acquitter de leurs obligations sociales. Les moins aisés, dont les épouses d’artisans ou ouvrières elles-mêmes, dont les horaires ne permettent plus l’allaitement, envoient leurs nourrissons à la campagne avec le risque sérieux de ne pas les revoir vivants.
Le recrutement strict de la nourrice sur lieu
La professionnalisation de l'allaitement donne lieu à l’apparition de bureaux spécialisés.
Des femmes, majoritairement originaires du Morvan, les morvanelles, y sont soumises à des examens médicaux approfondis réalisés par un médecin ou une sage-femme.
Les praticiens écartent les phtisiques ou syphilitiques dont la contagion serait fatale au nouveau-né, et évaluent leur dentition, leur haleine et la qualité de leur lait.
En retour, et pour prouver leurs aptitudes, les candidates exhibent un nourrisson en bonne santé, qu'il s'agisse de leur propre bébé ou d'un enfant loué pour l'occasion, qualifié de « poupon-réclame ».
Une fois engagée et installée au domicile de ses employeurs, cette travailleuse bénéficie de conditions matérielles confortables. Une situation qui peut cacher un drame personnel : pour nourrir l'enfant d'une autre, elle doit souvent sevrer le sien prématurément, l'exposant aux dangers mortels de l'allaitement au lait animal et du biberon encore inapproprié.
Tensions intimes et nouvelles pratiques sanitaires

L'artiste de la fin du XIXe siècle capture les nuances de ces choix familiaux. Le tableau L'Enfant au sein (Maternité) d'Auguste Renoir dépeint sa propre épouse allaitant leur fils ; le peintre agissait-il par conviction personnelle ou par manque de moyens pour payer une remplaçante ?

À l'inverse, Berthe Morisot adopte la norme bourgeoise et peint La Nourrice Angèle allaitant Julie Manet.
Parallèlement, les institutions tentent de sécuriser l'alimentation artificielle, face à une mortalité infantile qui frappe 31 % des enfants nourris au lait animal, contre seulement 11 % pour ceux nourris au sein maternel.
Rappelons que le biberon de l’époque était parfois encore une bouteille en plomb ou un simple chiffon imbibé de lait ; les médecins recommandent la bouteille en verre avec embout en caoutchouc, et surtout la désinfection de ces récipients.
La codification vestimentaire dans l'espace public

La figure de la nourrice s'impose dans les rues et les jardins de la capitale, sortant largement de la sphère privée ; une omniprésence d’autant plus visible que la fonction se distingue par un uniforme bien connu.
Les grands magasins, dont le Bon Marché, se font les spécialistes de collections de ces capes, fichus et, surtout, bonnets à longs rubans et couronnes, toujours renouvelées.
La profusion d'étoffes et de rubans caractérise le niveau social des employeurs de ces travailleuses que l’on retrouve sur les bancs des parcs parisiens.
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