Edgar Degas, la genèse d’une technique moderne à contre-courant
- Art d'Histoire
- 2 mai
- 5 min de lecture
Edgar Degas, comme Georges Seurat, appartient à ces novateurs formés à l'école classique. Mais Degas, contrairement à Seurat, ne suivit que très brièvement les cours de l’École des beaux-arts et préféra se rendre directement en Italie pour y étudier.
Sa modernité est ainsi née de l'étude des maîtres classiques qu’il admirait et de la mise en pratique des conseils qu’il reçut du maître incontesté de la ligne, Jean-Auguste-Dominique Ingres en personne.
Retour sur une formation classique peu académique.
Des racines cosmopolites
L'environnement familial joua un rôle déterminant dans l'accompagnement de la vocation du jeune homme.
Son grand-père, René Hilaire, contraint de s'exiler à Naples pendant la Révolution française, y avait fondé une prospère dynastie de banquiers.
Le père d’Edgar, Auguste de Gas, épousa une jeune femme d'ascendance haïtienne et louisianaise, et s'installa à Paris où devait naître le futur peintre. Cet homme d'affaires, amateur d'art éclairé et proche de grands collectionneurs, perçut rapidement le potentiel de son fils et l'encouragea à persévérer dans cette voie exigeante, un comportement d’exception lorsqu’on pense aux premières réactions des parents de Manet, de Monet ou de Cézanne.
Edgar choisit la carrière de peintre, même s'il s'inscrit à la faculté de droit. Son baccalauréat obtenu, il a dix-huit ans en 1853 ; il fréquente les ateliers de maîtres académiques Félix-Joseph Barrias et Louis Lamothe, ce dernier étant lui-même un disciple d'Hippolyte Flandrin.
La même année, il obtint sa carte de copiste au musée du Louvre et au cabinet des estampes et put commencer son apprentissage par la copie des grands maîtres.
Deux ans plus tard, il est admis 33e à l'École des beaux-arts, mais l’institution ne le retint guère, que quelques mois au mieux. Il préfère la copie de maître.
Degas visite les musées nationaux et de province puis part pour l’Italie ; c’est un long voyage d’étude financé par son père ; l’opportunité est exceptionnelle. Pour les autres étudiants des beaux-arts, le voyage en Italie n’est possible que grâce à une bourse d’État liée à l’obtention du prestigieux Prix de Rome.
Les conseils d’Ingres au jeune Degas, 1855
Degas eut l’occasion de rencontrer le maître incontesté de la ligne et le dernier des grands peintres d’histoire, Jean-Auguste-Dominique Ingres.
C’était en 1855. Monsieur Valpinçon père, un ami de la famille, avait finalement accepté de prêter la célèbre Odalisque au turban du maître pour une rétrospective. Dans ce cadre, il se rendit à l’atelier du peintre accompagné du jeune Degas.
Paul Valéry, Maurice Denis et Étienne Moreau-Nélaton, ont rapporté cette rencontre, apportant chacun quelques détails différents, plus ou moins anecdotiques.
Si les premières transcriptions indiquent que le vieux maître encouragea chez le débutant le dessin
" Faites des lignes, beaucoup de lignes, de souvenir ou d'après nature, c'est ainsi que vous deviendrez un bon artiste."
Degas choisira délibérément de diffuser une variante plus stricte au fil des années… peut-être manipulée au profit de sa détestation du plein air.
Il précisa qu’ayant de nouveau visité le maître, ses cartons sous le bras, ce dernier l’enjoignit effectivement de poursuivre dans cette voie de la ligne d'après le souvenir ou d'après les maîtres, mais ajouta :
" jamais d’après la nature "
L'identification au classicisme d’Ingres aura pris des tournures ironiques, Degas ayant toujours le ton parodique. Il s'appropria la réplique du maître, qui en son temps avait répondu à un visiteur surpris par la diversité de ses toiles :
" Oui monsieur j’ai plusieurs pinceaux "
Mots que Degas reprendra à son compte. Il s'exerce aussi à copier diverses signatures, dont celle d’Ingres, et parodie la monumentale Apothéose d'Homère du maître ; non qu’il en fit une toile à la manière d’un Lautrec parodiant Puvis de Chavannes, mais trôna lui-même en Homère dans une sorte de tableau vivant, photographié par son ami Walter Barnes en 1885.
Le périple italien, 1856-59
Entre l'été de l'année 1856 et le printemps de l'année 1859 — les biographes ne sont pas tous d’accord sur les dates de son premier voyage —, l'artiste parcourt la péninsule italienne, explorant Naples, Rome, Florence, ainsi que quelques étapes incontournables à Viterbe, Orvieto et Assise.
Il fréquente les cours du soir de la Villa Médicis, c’est-à-dire de l'Académie de France à Rome, profitant des modèles vivants pour perfectionner son dessin de nu.
Il fréquente de jeunes artistes comme lui, parmi lesquels le peintre Gustave Moreau, les sculpteurs Paul Dubois et Henri Chapu, ainsi que le compositeur Georges Bizet, sans parler du groupe des Cal’darrosti, littéralement « Châtaignes grillées », qu’il rejoint.
Déjà, ce futur impressionniste a une piètre opinion de la peinture en plein air, exprimant un ennui profond quand il se trouve face à des paysages de nature ; en témoignent les notes de ses carnets.
Il exprime, toujours dans ces fameux carnets, la certitude que l'observation brute doit être filtrée par le travail de la mémoire, estimant que ses souvenirs valaient bien plus qu'une simple ébauche devant le motif. On anticipe alors facilement son futur dégoût pour le pleinairisme de ses amis et confrères impressionnistes.
Il préfère étudier les œuvres de Raphaël, de Michel-Ange ou de Botticelli, nourrissant l'ambition de conjuguer l'esprit d'un Mantegna avec l'éclat chromatique d'un Véronèse.

Des toiles de jeunesse, telles que la Mendiante romaine ou le portrait de son grand-père, témoignent d’une facilité pour le dessin de la figure humaine. Il faudra désormais ajouter à ces débuts Jeune italienne: Portrait présumé de la Comtesse de Castiglione, authentifié par l’expertise de Michel Schulman en 2025.
Au terme de son apprentissage transalpin dans la grande tradition et restant toujours adepte des préceptes classiques d’Ingres, le jeune Degas rentra à Paris.
Son objectif premier était alors d'embrasser la très prestigieuse carrière de peintre d'Histoire, dans le sillage direct des pensionnaires de l'Académie de France à Rome. Il fera histoire sans peinture d’histoire.
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