Pourquoi les artistes ont-ils dû renier le commerce pour devenir "libres" ?
- Art d'Histoire
- 19 janv.
- 3 min de lecture
Au XIXe siècle, traiter un peintre d'« artisan » ou d'« ouvrier » constitue une insulte suprême, capable de ruiner une réputation, car ces termes renvoient à la « roture » et à l'ignorance.
Pourtant, cette aversion pour le travail manuel et le commerce n'est pas naturelle : elle est le résultat d'un long conflit politique et philosophique mené sous l'Ancien Régime.
Pour comprendre pourquoi l'artiste moderne refuse de se voir comme un producteur de marchandises, il faut remonter à la lutte acharnée qui a opposé, pendant plus d'un siècle, les tenants de l'Art libéral aux défenseurs du Métier.
La rhétorique du mépris : l'Esprit contre la Main
Dès le milieu du XVIIe siècle, une fracture idéologique se dessine. Les fondateurs de l'Académie royale, comme le secrétaire Henri Testelin, développent un vocabulaire méprisant pour se distinguer des artisans.
Ils décrivent la corporation, nommée Communauté des maîtres peintres, comme un lieu
d'« abaissement extrême », où les arts sont livrés à l'« opprobre » et à des « vils artisans » jugés
« ignorants et avides ».
L'enjeu est de prouver que la peinture relève de l'esprit et non de la main, afin d'échapper à la condition des arts mécaniques.
On oppose alors systématiquement l'artiste « noble, spirituel et désintéressé » à l'ouvrier « vénal, roturier et matériel ».
La guerre des écoles : Saint-Luc contre l'Académie
Pour échapper à la tutelle de la corporation, les artistes de cour fondent l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1648, vidant ainsi les rangs des étudiants de la maîtrise.
Mais la Communauté ne se laisse pas faire : dès le printemps 1649, elle riposte en ouvrant sa propre école, baptisée « Académie de Saint-Luc ». Pour récupérer ses élèves, elle lance une offensive tarifaire redoutable en proposant des cours à moitié prix, voire totalement « gratis ».
S'ensuit un véritable ping-pong législatif : l'Académie royale obtient en 1655, puis en 1664, le monopole du « modèle vivant », interdisant aux artisans de faire poser des modèles nus.
La corporation de Saint-Luc résiste pourtant, organisant ses propres expositions les années impaires pour concurrencer les Salons royaux.
"Le pinceau ne peut se soumettre à la brosse"
Au XVIIIe siècle, la situation devient intenable au sein même de la corporation.
En 1766, une scission éclate : les peintres de talent, dits « artistes », refusent de continuer à cohabiter dans la même structure administrative que les vernisseurs de voitures. Ils clament que le
« pinceau ne peut se soumettre à la brosse » et refusent d'être dirigés par des jurés qu'ils considèrent comme de simples ouvriers.
Cette crise interne précipite l'intervention de l'État et l'édit de Turgot en 1776, qui tente une première fois de supprimer les corporations.
L'interdiction formelle de "tenir boutique"
La victoire définitive des artistes est scellée par la réglementation de 1777, qui définit enfin la

peinture et la sculpture comme des « Arts
libres ». Mais cette liberté a une contrepartie économique stricte : la pureté de l'art exige.
Les nouveaux statuts interdisent formellement à l'artiste de « tenir boutique ouverte », de vendre des cadres ou des couleurs, ou de se comporter comme un mercier. Surtout, il est interdit de travailler « au toisé », c'est-à-dire de facturer son œuvre au mètre carré, comme le ferait un peintre en bâtiment ou un vitrier.
Le tableau ne doit plus être une marchandise dont la valeur se mesure à la quantité de matière, mais une œuvre dont la valeur est incommensurable.
C'est cet héritage rigide qui pèsera sur tout le XIXe siècle : lorsque les critiques académiques attaqueront les modernes, ils réutiliseront ce vieux vocabulaire de l'Ancien Régime pour les accuser de rabaisser l'art au rang de vil métier.
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