L'Atelier Gleyre : Le berceau involontaire de l'Impressionnisme, Monet Bazille, Renoir, Sisley
- Art d'Histoire
- 24 janv.
- 4 min de lecture
C'est l'une des plus grandes ironies de l'histoire de l'art du XIXe siècle : le groupe de peintres qui allait révolutionner la perception de la couleur et de la lumière s'est formé sous la tutelle d'un maître académique qui se méfiait de l'une et méprisait l'autre. En 1862 et 1863, ce n'est pas dans les champs de coquelicots que Monet, Renoir, Sisley et Bazille ont scellé leur destin commun, mais dans l'atmosphère sombre de l'atelier de Charles Gleyre.
L'arrivée de Bazille et le rituel du "Rapin"

Pour comprendre l'ambiance qui régnait dans ce lieu mythique, il faut suivre les pas du jeune Frédéric Bazille. Lorsqu'il obtient enfin la permission paternelle d'étudier la peinture à Paris en octobre 1862, il est introduit dans ce cénacle par un parent éloigné, le peintre Eugène Castelneau. Loin de l'accueil solennel que l'on pourrait imaginer dans une "académie", le jeune bourgeois de Montpellier découvre la réalité triviale de la vie de bohème et des étudiants en art.
Dès son arrivée, le nouveau venu est soumis à un bizutage en règle, une tradition incontournable de l'atelier.
Les souvenirs de l'époque rapportent que Bazille fut contraint de se plier à des exercices aussi humiliants qu'ennuyeux : les anciens l'obligèrent à chanter pour l'assemblée et, épreuve physique absurde, à tenir en équilibre sur une seule jambe jusqu'à épuisement. Ce n'est qu'après avoir satisfait à ces rites de passage que le groupe consentit à le laisser tranquille pour qu'il puisse installer son chevalet.
Un Maître Silencieux et Timide
Si les élèves étaient bruyants, le maître des lieux, Charles Gleyre, offrait un contraste saisissant. Peintre suisse (vaudois) ayant repris le local où avait enseigné le célèbre Paul Delaroche, Gleyre était un homme d'une réserve presque maladive. La première rencontre avec Bazille est révélatrice de ce caractère : le maître dévisagea le nouvel élève des pieds à la tête, longuement, sans prononcer un seul mot.
Cette timidité passait souvent pour de la froideur ou de l'indifférence. Gleyre était pourtant un homme estimable, mais trop sévère pour ne pas dire ce qu'il pensait, et simultanément trop timide pour imposer sa vision avec autorité. Cette personnalité effacée allait, paradoxalement, devenir la plus grande chance des futurs impressionnistes. Là où un maître plus autoritaire aurait brisé leur élan, Gleyre leur offrait un espace de liberté involontaire.
"Cette satanée couleur va vous tourner la tête"
Sur le plan artistique, le fossé entre le maître et ses élèves était pourtant immense. Gleyre était un tenant de l'école néo-grecque, un style qui privilégiait la primauté du dessin et de la ligne pure sur les vibrations de la couleur. Il ne comprenait absolument pas les aspirations de ces jeunes gens. Pour lui, la reproduction de scènes de la vie familière ou quotidienne était indigne de la grande peinture, à moins que ces scènes ne servent de prétexte à l'étude du nu et à l'expression formelle du corps humain.
Sa méfiance envers la palette vive des futurs impressionnistes est restée célèbre à travers une prophétie qu'il lança un jour, agacé par leur obsession chromatique. Il les avertit que « cette satanée couleur » finirait par leur « tourner la tête ». Auguste Renoir confiera plus tard que Gleyre ne pouvait être d'aucun secours technique pour eux, tant leurs visions divergeaient, mais qu'il avait l'immense mérite de les laisser tranquilles. De plus, l'atelier Gleyre présentait des avantages logistiques majeurs : il n'était pas officiel, l'accès y était facile, et surtout, il était beaucoup moins coûteux que les autres ateliers parisiens, un argument de poids pour des jeunes artistes souvent désargentés.
L'Ouverture de la Cage
Le séjour du groupe dans cet atelier fut intense mais bref. Bazille y entra en novembre 1862, Monet vers le mois de décembre, tandis que Renoir et Sisley n'y firent qu'un passage rapide. Dès le printemps 1863, tout le groupe pliait bagage.
Contrairement à la légende romantique d'une rupture violente ou d'une révolte contre l'académisme, la séparation se fit en bonne intelligence.
Charles Gleyre, malgré ses limitations esthétiques, faisait preuve de lucidité. Il avait compris qu'il ne parviendrait jamais à en faire des peintres d'histoire dans la tradition qu'il chérissait. Leur esprit était tourné vers un tout autre horizon. Le maître décida donc, selon la belle formule rapportée par les historiens, « d'ouvrir la cage ». Les oiseaux s'envolèrent. Ce départ marqua la fin de leur apprentissage en atelier fermé et le début de leur véritable aventure : ils partirent peindre en plein air, emportant avec eux non pas les leçons de style de Gleyre, mais l'amitié indéfectible qu'ils avaient forgée entre les murs de son studio.
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