Madame Desoye et le Japonisme : L'influence Méconnue d'une Marchande Parisienne
- Art d'Histoire
- 2 mai
- 4 min de lecture
Dans le Paris du Second Empire, au début des années 1860, naît le Japonisme qui doit beaucoup à une boutique installée au 220 rue de Rivoli et brillamment dirigée par Louise Desoye.
L’historiographie aura souvent confondu les adresses et enseigne du Magasin « E. Desoye » spécialiste en objets du Japon avec La Jonque Chinoise ou La porte Chinoise qui sont des établissements concurrents.
Comment cette marchande est-elle devenue la plaque tournante d'une avant-garde intellectuelle et artistique, dans le contexte juridique et culturel patriarcal de la seconde moitié du XIXe ?
L'édification d'une expertise transculturelle
L'histoire commence avec Émile De Soye, d'origine bruxelloise, orphelin, abandonné par son père, et devenu maître d'hôtel. Il part chercher fortune en Extrême-Orient à la fin des années 1850. À son retour, un patrimoine consolidé lui permet d'investir au cœur de Paris.
Il épouse en 1863 Louise Chopin, une femme de vingt-cinq ans sa cadette. Celle-ci aurait acquis une connaissance directe des civilisations asiatiques lors de missions catholiques, et aurait peut-être distribué de la quinine aux populations frappées par les fièvres.
Surnommée la Japonaise par le Tout-Paris, dont Champfleury, en raison de son teint diaphane et de sa vaste culture, la jeune femme et sa boutique apparaissent dans les annuaires commerciaux dès 1863 et s'imposent aux côtés de quelques marchands japonais, comme la spécialiste des objets japonais, souvent nommés japoneries, dans la rubrique curiosités du Bottin.
Alors qu'Émile, son époux, voyage pour réapprovisionner le magasin ou court les salles de vente parisiennes pour racheter quelques lots orientaux, Louise assure la direction et les ventes de l'établissement au quotidien.
Son expertise est reconnue et appréciée ; elle renseigne sur les origines et la signification de certains objets importés. Le critique Philippe Burty, inventeur du terme Japonisme, se souviendra avoir été renseigné sur les inscriptions d’estampes que lui-même était incapable de déchiffrer.
L’émancipation financière d’une femme
Le cadre juridique en vigueur entravait alors l'accès des femmes à l'entrepreneuriat. Le Code Napoléon de 1804 imposait l’irresponsabilité financière aux épouses et les privait de droits de succession dans la majeure partie des cas.
Mais Louise Desoye fait exception, sur la base d’une clause spécifique de son contrat de mariage qui lui permet de conserver et de faire fructifier son commerce après le décès de son mari, malade depuis plusieurs années et disparu en 1870, alors que le Japonisme bat son plein.
Une clientèle parfois peu respectueuse, habituée à ses prostituées sous couvert de serveuses et vendeuses que les guides touristiques décrivaient en menus détails, était vite remise à sa place ; Madame Desoye n’était pas des leurs, ni même une courtisane. William Michael Rossetti se souvient ainsi comment elle expulsait des touristes mal renseignés sur sa personne.

James Tissot s’y approvisionnait régulièrement avant son installation à Londres et certains historiens ont voulu voir dans sa Japonaise au bain ou Jeune femme tenant des objets japonais, la marchande posant en modèle.
Mais la présence d'un obi, cette large ceinture traditionnelle nouée sur le devant, dans le premier tableau désigne une geisha. Dans le second, la jeune femme est dénudée.
Autant de détails qui contredisent la réputée bienséance bourgeoise de la veuve Desoye. Elle avait néanmoins commandé un portrait à Tissot ; ses livres de comptes en attestent, mais le tableau n'est pas connu aujourd'hui.
La respectée boutique d’une élite
Le magasin, à l’instar de celui de Bing plus tard, attire l’élite intellectuelle de Paris et des capitales européennes.
Edmond et Jules Goncourt s'attribuent la découverte du lieu avec fierté, bientôt suivis par le poète Charles Baudelaire ou encore Frédéric Villot, conservateur des peintures du Musée du Louvre puis président du Conservatoire des musées.
Les peintres impressionnistes y manipulent étoffes, bronzes, émaux, figurines, ivoires et surtout ces fameux albums richement illustrés,dont Utagawa Kunisada, Hiroshige ou Hokusai parmi tant d’autres.
Anticipant l'épuisement des importations de haute qualité à bas prix, celle qui s'était remariée en imposant un contrat de séparation de biens avec un homme bien moins riche qu’elle et de sept ans son cadet, elle ferme ses portes vers 1888 ou au début de l'année 1889, puisque l’entrée “Veuve Desoye” a disparu du Didot-Bottin.
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