Legs Cailleboote : un Cheval de Troie ou plan de bataille d'outre-tombe
- Art d'Histoire
- 22 janv.
- 4 min de lecture
Trop longtemps réduit à son rôle de « mécène » bienveillant, à celui qui payait les loyers de Monet ou achetait les toiles invendables de ses amis pour leur éviter la famine, Gustave Caillebotte a été bien plus. Les archives dévoilent un homme d'une extraordinaire lucidité, qui avait compris que pour vaincre l'académisme, il ne suffisait pas de peindre : il fallait également piéger l'État.
Un jeune homme pressé de 28 ans
Tout se joue le 3 novembre 1876. Gustave Caillebotte n'a que vingt-huit ans. Il est jeune, riche, en bonne santé, et pourtant, il rédige un document qui ressemble moins à des dernières volontés qu'à un plan d'attaque militaire. Dans ce texte fondateur, il commence par sécuriser la visibilité immédiate du groupe. Il ordonne qu'une somme considérable, difficile à évaluer mais qu'il estime entre trente et quarante mille francs — une fortune pour l'époque — soit prélevée sur sa succession pour organiser une exposition des peintres « dits intransigeants ou impressionnistes » en 1878.
Il ne laisse rien au hasard et dresse lui-même la liste des soldats qu'il veut voir figurer dans cette exposition posthume : Degas, Monet, Pissarro, Renoir, Cézanne, Sisley et Berthe Morisot. Mais cette exposition n'était que l'échauffement. Le véritable coup de maître réside dans le don de sa collection personnelle.
La clause du "Ni Grenier, Ni Province"
C'est dans ce testament que Caillebotte insère une condition qui va devenir le cauchemar de l'administration des Beaux-Arts pendant vingt ans. Il lègue sa fabuleuse collection à l'État, mais en verrouillant toutes les portes de sortie habituelles, soumettant le legs à une option redoutable: les toiles n'iront ni au grenier ni dans les musées de province, mais au seul Louvre après le passage obligé par le Luxembourg.
Cette condition est un piège politique brillant. Caillebotte sait que les musées acceptaient parfois des dons encombrants pour les enterrer immédiatement dans les réserves (le grenier) ou les expédier loin de Paris. En interdisant ces deux options, il met l'État au pied du mur : soit refuser le don et passer pour un obscurantiste aux yeux de l'histoire, soit l'accepter et être forcé d'exposer ces « renégats » dans le sanctuaire officiel. D'une lucidité prophétique, Caillebotte note même qu'il faudra du temps pour que cette clause soit exécutée, peut-être « vingt ans ou plus », le temps que le public non pas comprenne, mais « admette » cette peinture.
Le fidèle Renoir en première ligne
Pour exécuter cette mission délicate, Caillebotte désigne son ami Auguste Renoir comme exécuteur testamentaire. Il prend soin de lui, précisant dans un codicille de 1883 qu'il souhaite que Renoir ne soit pas contraint à rembourser les dettes qu'il lui avait contractées auprès de lui par le passé. Caillebotte lui offre même le choix d'un tableau en souvenir, pressant ses héritiers d'insister pour que Renoir en choisisse un de valeur.
Lorsque Caillebotte meurt brutalement le 21 février 1894, la bombe à retardement s'active. Le scandale est immédiat. Pendant deux ans, de 1894 à 1896, une bataille féroce s'engage. D'un côté, Renoir et les héritiers (notamment Martial Caillebotte, le frère photographe) ; de l'autre, une administration des Beaux-Arts pétrie de doctrine académique et terrifiée par l'idée de faire entrer des toiles "révolutionnaires" au musée du Luxembourg, l'antichambre du Louvre.
Une victoire en demi-teinte mais décisive
Le comité des Musées nationaux, tiraillé, finit par accepter le principe du legs mais rechigne sur la quantité. La collection comportait des chefs-d'œuvre : 16 Monet, 18 Pissarro, 8 Renoir, 9 Sisley, 4 Manet. Il faut noter l'humilité touchante de Caillebotte qui s'était exclu lui-même de la liste des artistes à exposer, lui qui aujourd'hui est enfin un peintre reconnu. Ce sont ses héritiers qui durent négocier pour offrir Les Raboteurs de parquet et Toits sous la neige afin qu'il soit représenté parmi ses amis.

Finalement, un compromis est signé par le conservateur du musée. L'État accepte quarante et une toiles. Le reste est rejeté — une erreur historique majeure pour la France, car ces refusés finiront pour beaucoup dans les collections américaines, via Barnes.
Mais l'essentiel est acquis. Le 9 février 1897, la « salle Caillebotte » ouvre ses portes au Musée du Luxembourg. La victoire est totale : l'Impressionnisme est officiellement reconnu par l'État français, malgré les protestations des Académiciens et commentaires indignés d'un sénateur royaliste. Le cheval de Troie avait fonctionné.
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