Le japonisme sous le Second Empire : la société du Jing-Lar, cénacle artistique ou confrérie républicaine ?
- Art d'Histoire
- 2 mai
- 4 min de lecture
En 1868, dans le sillage de l'Exposition universelle de l'année précédente, un cercle restreint de critiques et d'artistes instaure une rencontre dominicale et mensuelle à Sèvres.
Cette confrérie masculine, baptisée la société du Jing-lar, semble, à première vue, s'inscrire pleinement dans la mode du japonisme balbutiant. Toutefois, derrière l'esthétique soignée des estampes et les décors d'Extrême-Orient, se dissimule une autre réalité historique, cette fois politique comme l’aura montré l'historien Jean-Paul Bouillon en 1978.
La construction éphémère du mythe orientaliste
Durant de nombreuses décennies, l'historiographie a entretenu l'image d'une société du Jing-lar littéralement absorbée par le folklore asiatique. Des auteurs renommés comme Ernest Chesneau en 1878, suivis de Léonce Bénédite au début du vingtième siècle ou encore d'Yvette Thirion en 1961, ont systématiquement dépeint ces réunions comme des banquets exotiques. Leurs écrits décrivent des convives manipulant des baguettes, buvant du saké et dînant sur une vaisselle japonisante conçue par Félix Bracquemond.
L'eau-forte exécutée par Marc-Louis Solon, sobrement intitulée Jing-lar, semblait d'ailleurs valider cette grille de lecture.
L'œuvre illustre une geisha surplombant un ensemble de huit coupes ornées de monogrammes, qui identifient chaque membre de la confrérie. L'influence de l'ukiyo-e est indéniable dans le traitement du sujet.
Le Ginglard, une piquette bien française
L'étymologie du nom de la société raconte une autre histoire.
Le terme Jing-lar ne possède aucune racine orientale mais est une retranscription japonisante du mot ginglard. Dans l'argot populaire parisien, il désigne un petit vin de pays aigrelet, abondamment consommé par les canotiers des bords de Seine.
Les membres du Jinglar ne buvaient pas de saké, mais ce vin peu coûteux, en vidant, dixit leur chanson, d'imposantes feuillettes, soit des tonneaux pouvant contenir plus de cent trente litres d'alcool.
La gravure de Marc-Louis Solon prend alors une dimension moins formelle et plus parodique. La cérémonie solennelle est aussi une célébration grivoise où le sang d'un hara-kiri sensuel évoque le vin rouge versé dans les coupes.
Les rencontres organisées à Sèvres chez Bracquemond rassemblaient un cercle intime de quelque neuf fidèles, dont Henri Fantin-Latour, Zacharie Astruc et Philippe Burty, tous liés par un esprit de franche camaraderie.
L'esthétique asiatique était certainement, en partie, dans le choix des rapprochements, mais on ne saurait mettre de côté l’esprit de joyeux buveurs.
Un militantisme clandestin
L'année de la création du Jing-lar correspond à une période de fragilité pour le Second Empire, contraint de concéder de nouvelles lois sur la liberté de la presse et les réunions publiques.
Revenons au Diplôme du Jing-lar, conçu par Félix Bracquemond. L'œuvre porte la mention intrigante À Gauche, une ritournelle pouvant évoquer un jeu de buveurs, assis sur leurs chaises et sautillant au cri d’injonction de cavalerie parodiée ; on retrouve dans une invitation de Solon à une réunion du Jing-Lar : Chevaliers, À Gauche, En Avant, [m]Arche. Mais les mots invitent également à un ralliement politique de gauche.

L'étude d’autres travaux de Félix Bracquemond vient conforter cette hypothèse de lecture.
Son Assiette républicaine, produite la même année, présente un symbolisme sans équivoque en représentant un aigle impérial noir, incarnation du régime bonapartiste, terrifié par l'apparition d'un soleil ardent coiffé du bonnet phrygien des républicains. Par crainte de la censure, le bonnet fut d'ailleurs peint clandestinement à la main sur la faïence.
Cette syntaxe visuelle militante se retrouve dans l'ex-libris réalisé par Bracquemond pour Philippe Burty. Le pouvoir impérial symbolisé sur l’assiette par l’aigle est remplacé par un globe sombre auréolé de mots “ libre et fidèle ”, surplombant un bonnet phrygien rayonnant.
Or, ce globe ténébreux fait écho, sur le plan formel, à la table sphérique autour de laquelle s'organisent les coupes du dessin de Marc-Louis Solon. Les artistes du cénacle ne lèvent pas leurs verres en l'honneur du soleil levant de l'Empire nippon, mais trinquent vraisemblablement à l'avènement de la République française et au coucher de l’Empire de Napoléon III.
Une fusion organique de l'art et de la politique
Le profil biographique des membres confirme cette interprétation politique.
Philippe Burty revendiquait ouvertement ses positions, tandis qu'Henri Fantin-Latour s'illustrait par des fréquentations de salons d'opposition, son dreyfusisme ultérieur et son hostilité viscérale à l'encontre du mouvement boulangiste en témoignent.
La société du Jing-lar s'affirme, en définitive, comme un rassemblement intime d'amis républicains, tout en s’accordant sur la splendeur des arts japonais. L'élégance du trait protégeait un idéal démocratique préservé de la censure napoléonienne.
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