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Le « French System » : L'administration industrielle du plaisir et de la honte au XIXe siècle



Au XIXe siècle, la France ne cherche pas à éradiquer la prostitution, elle ambitionne de la gérer avec la froideur d'un ingénieur sanitaire. C'est la naissance du « Réglementarisme », un modèle administratif unique au monde institué dès 1802, qui sera copié dans toute l'Europe.


Ce système repose sur une philosophie glaçante théorisée par Alexandre Parent-Duchâtelet en 1836 : « Les prostituées sont aussi inévitables, dans une agglomération d’hommes, que les égouts, les voiries et les dépôts d’immondices ». L'objectif n'est donc pas moral, mais hygiéniste : il faut endiguer la syphilis qui attaque « les forces vives de la nation ». Pour cela, l'État met en place une mécanique implacable appelé réglementarisme ou French System, transformant les femmes en simples numéros de dossier sanitaire.



Le piège de la nomenclature : « Filles à numéro » et « en carte »


Pour contrôler cette population, l'administration impose une division stricte. Il y a d'un côté les « clandestines » (illégales, traquées) et de l'autre les « soumises » (tolérées). L'entrée dans la légalité se fait par l'inscription sur les registres de la préfecture, un acte irréversible qui prive la femme de ses droits civils.


il existe une véritable nomenclature des filles, une fois inscrite, la prostituée est classée dans une catégorie précise :

  • La fille à numéro : Elle travaille en maison close (maison de tolérance) et vit sous la tutelle d'une « dame » (tenancière) qui tient un registre numéroté et paraphé par la police.

  • La fille en carte ou encartée : Elle est indépendante (« isolée ») et possède une carte, surnommée la « brème » dans l'argot du trottoir en raison de sa couleur pâle rappelant le poisson plat.


Cette carte impose des restrictions humiliantes visant à rendre la prostitution invisible aux yeux des bourgeois honnêtes : interdiction de racoler de jour, interdiction de porter des « cheveux en coiffure » (chapeaux) dans certaines villes, ou interdiction de circuler sur les trottoirs prestigieux comme ceux des Champs-Élysées. La fille soumise devient une citoyenne de seconde zone, un corps public surveillé, contrainte d'exhiber sa carte à toute réquisition.



L'abattoir médical : La terreur du speculum



La contrepartie de cette tolérance administrative est l'obligation de se soumettre au contrôle sanitaire, véritable pierre angulaire du système. La hantise de l'administration est la transmission des maladies vénériennes, et le médecin des mœurs remplace le prêtre.


Le quotidien des filles est rythmé par la redoutée visite médicale : une fois par semaine pour les filles en maison, deux fois par mois pour les isolées. Les archives décrivent ces examens comme un travail à la chaîne déshumanisant. Les médecins, pressés, examinent jusqu'à 25 femmes à l'heure.


L'hygiène y est déplorable : le speculum (modèle Récamier ou bivalve) n'est souvent pas désinfecté entre deux patientes, transformant le médecin lui-même en agent contaminant. L'examen dans le meilleur des cas se fait sur des meubles spécifiques, comme la « table de Hamilton » ou la « chaise-longue-speculum », redoutés par les femmes qui doivent s'y installer. Pour échapper à l'hôpital en cas de maladie, les prostituées déploient des trésors d'ingéniosité : elles maquillent leurs chancres avec un fragment de baudruche collé et coloré au carmin, ou avalent des pastilles au chocolat pour masquer les symptômes buccaux.



La chasse aux illégales : Rafles et Dépôt



Le système ne fonctionne que par la coercition. Pour les filles qui refusent de s'inscrire (les insoumises) ou celles qui enfreignent les règles (racolage, absence de carte), la sanction est la rafle. On estime entre 12 000 et 15 000 le nombre d'arrestations annuelles à Paris. La police des mœurs, motivée par des primes (« gratifications »), arrête souvent au hasard, « dans le tas », giflant celles qui protestent. Émile Zola raconte comment les agents « pêchaient jusqu'à trente femmes en une soirée ».


Toutes les arrêtées convergent vers le Dépôt de la préfecture. C'est un lieu de promiscuité forcée et brutale. Comme le note Maxime Du Camp, la « femme élégante qui soupe à la Maison Dorée » peut se retrouver assise sur le même banc crasseux que la « pierreuse » des remparts. C'est là aussi que les proxénètes (les « marlous ») viennent parfois négocier la sortie de leurs « marmites » (filles) en échange d'informations données à la police.



Saint-Lazare : L'enfer carcéral et religieux



Au bout de la chaîne se trouve la sanction ultime : l'incarcération à la prison des prostituées, Saint-Lazare, que les détenues appellent ironiquement leur « campagne ». Zola décrit cet endroit comme une « fosse » où l'on enterre les femmes vivantes après leur avoir coupé les cheveux. Les conditions y sont pénibles : on y dort sur des paillasses dans des dortoirs immenses (108 lits), on y mange une nourriture « immonde » comparée à de la bouillie pour pourceaux, et l'on y travaille onze heures par jour à la couture pour un salaire de misère (la « gobette »).


Le paradoxe le plus frappant de ce système républicain est qu'il a délégué la gestion de ces femmes à des religieuses, les sœurs de Marie-Joseph, en vertu d'un traité de 1849. La cohabitation est explosive et contre-productive. Ces sœurs, ignorantes des réalités charnelles, imposent une rigueur morale implacable : interdiction du linge personnel (même pendant les menstruations), silence, et sévérité accrue. Cette répression morale a un effet pervers désastreux : la peur de Saint-Lazare est telle que les filles préfèrent cacher leur maladie et contaminer leurs clients plutôt que de subir le joug des nonnes, ruinant ainsi tous les efforts sanitaires de l'État.



Ce blog s'appuie sur les fiches d'anthologies de sources primaires proposées par Art d'Histoire Academy.

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