Le Duel des Amis : Quand Manet a failli tuer son critique
- Art d'Histoire
- 22 janv.
- 3 min de lecture
L'histoire de l'impressionnisme retient souvent les batailles esthétiques, les scandales de salons et les moqueries de la presse. Mais il arriva que la violence des mots se transforme en violence physique. Le 23 février 1870, ce n'est pas avec un pinceau mais avec une épée à la main qu'Édouard Manet se présenta dans la forêt de Saint-Germain pour défendre son honneur face à l'un de ses plus proches compagnons de route : le critique et romancier Edmond Duranty.
La critique de trop : des huîtres et de l'ennui
La cause de cet affrontement dramatique peut sembler dérisoire au regard de l'histoire. Duranty, pourtant défenseur de la première heure du réalisme, avait publié quelques jours plus tôt, un compte-rendu glacia. Il y évoquait une exposition au Cercle de l'Union artistique, dit des Mirlitons.
Le critique s'y montrait impitoyable, se déclarant consterné par l'ennui et le manque d'ambition de la présentation. Mais c'est une phrase spécifique qui mit peut-être le feu aux poudres : il décrivit le tableau de Manet, représentant un philosophe, avec une ironie mordante, notant que le personnage semblait piétiner des coquilles d'huîtres. Cette remarque, jugée expéditive et insultante par le peintre, fut l'étincelle, à moins que Manet ne défende là l'honneur de sa belle-sœur... Le lendemain de la publication, Manet retrouva Duranty au célèbre Café Guerbois et, devant témoins, lui assena une gifle retentissante. Le duel devenait inévitable.
Une violence inouïe transformant le métal en tire-bouchon
La rencontre fut fixée à onze heures du matin. Pour l'assister dans cette épreuve, Manet avait choisi des témoins prestigieux, dont l'écrivain Émile Zola. L'affrontement fut bref mais d'une brutalité stupéfiante pour des hommes de lettres et d'art.
Il n'y eut qu'un seul engagement, mais d'une telle férocité que les armes ne résistèrent pas au choc. Les témoins racontèrent plus tard que les deux hommes se jetèrent l'un sur l'autre avec une telle ardeur que leurs épées se tordirent instantanément, finissant, selon les souvenirs des présents, par ressembler à des tire-bouchons.
Dans la confusion de l'assaut, Manet et Duranty lors de ce duel à l'épée frôlèrent le drame. Duranty fut touché au-dessus du sein droit. Heureusement, la blessure ne fut que légère, la lame de Manet ayant glissé sur une côte, épargnant ainsi un organe vital. Face à cette blessure et l'état des armes, les témoins, dont Zola, s'empressèrent de déclarer que l'honneur était sauf et mirent fin au combat.

Les chaussures de la réconciliation
L'épisode, bien que sérieux, comporta sa part de comique involontaire qui scella la réconciliation des deux hommes. Manet raconta plus tard qu'il avait passé la veille du combat à courir les magasins du passage Jouffroy pour se trouver une paire de chaussures très larges, espérant ainsi être parfaitement stable sur le terrain.
Une fois la tension retombée et l'amitié rétablie dès le soir même, on chantait leur gloire au café, Manet, bon prince, voulut offrir ces fameux souliers à son ex-adversaire en guise de cadeau de paix. L'histoire retient que Duranty dut refuser l'offrande, ses pieds étant bien plus grands que ceux du peintre. Les deux amis passèrent le reste de leur vie à se demander quelle mouche les avait piqués pour vouloir ainsi se trouer la peau pour quelques lignes dans un journal.
L'ironie du sort : Duranty, le garde du corps
Ce duel est d'autant plus paradoxal que Duranty avait été, par le passé, le protecteur physique de l'œuvre de Manet. Quelques années auparavant, lors du scandale provoqué par l'exposition d'Olympia au Salon de 1865, les amis du peintre s'étaient relayés pour monter la garde devant la toile menacée par le public.
Duranty avait raconté avoir surpris un homme en train de cracher délibérément sur le visage de l'Olympia. Sa réaction avait été immédiate : il avait giflé le vandale avec une force colossale. S'en était suivi, là aussi, un duel où le critique avait sévèrement corrigé l'insolent. Il est piquant de constater que l'homme qui avait risqué sa vie pour défendre l'honneur d'une toile de Manet finit, cinq ans plus tard, par croiser le fer avec le peintre lui-même.
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