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Le Complexe Fonctionnement du Jury du Salon de Paris, 1831-1881



Pendant un demi-siècle, l'accès à la reconnaissance  artistique en France passe par une exposition au Salon.


Louis Petit, Les Artistes devant le jury de l'exposition de 1867
Louis Petit, Les Artistes devant le jury de l'exposition de 1867

Or pour y être exposé, il fallait, sauf à être exempté, présenter au préalable ses ouvrages à un jury lequel acceptait ou refusait ces envois.


L’histoire de l'évolution du mode de fonctionnement du jury, le règlement toujours changeant du Salon, posent le cadre institutionnel d’un système peu ouvert à l’innovation, primant souvent de modestes répétiteurs de valeurs esthétiques désuètes au détriment des novateurs dont Corot et Millet, puis Manet et les jeunes impressionnistes.


Ce système complexe, en perpétuelle reformulation pour ne jamais satisfaire pleinement, est  symptomatique d’une fin de règne. Une brève explication s’impose.




Les Académiciens sont les Seuls Membres du Jury jusqu’en 1847


Le jury du Salon est la commission chargée d'accepter ou de rejeter les ouvrages qui seront exposés au Salon.


Clément Pruche, Fameux jury de peinture, Salon de 1841
Clément Pruche, Fameux jury de peinture, Salon de 1841

Entre 1831 et 1847, l'Académie des beaux-arts exerce un monopole absolu sur la sélection des œuvres, car seuls ses membres peuvent participer au jury.


D’année en année, s’opposent deux tendances, la plus conservatrice qui tente de freiner la progression des plus novateurs moins respectueux de la fameuse ligne, dont Delacroix, Flandrin, Corot, Daubigny, Diaz, Dupré puis Courbet.


Ce conflit connu comme la guerre des écoles est d'autant plus exacerbé que depuis 1796, l'habitude a été prise de renseigner le nom du professeur sous la rubrique “élève de” imprimé dans le famuex catalogue du Salon. L’académicien du jury aura tendance a favorisé son élève ou celui d’un autre professeur de son obédience.


Le système génère de grandes frustrations et l’on cherche des solutions. Parmi elles, la proposition du sculpteur David d'Angers formulée en 1838 : organiser un salon permanent où les ouvrages seraient renouvelés semestriellement permettant d’exposer de fait deux fois plus de travaux, le tout assorti d'une exposition décennale pour les plus exceptionnels.


Son objectif est d'éviter le dilemme constant entre une sélection trop sévère et un risque d'encombrement si l’on était trop indulgent.


Mais rien ne se passe. ..jusqu'en 1848, où ayant fait chuter la Monarchie, on peut aussi espérer renverser le système de jury, vestige d’un système aristocratique condamné.



La Rupture et Expérience de 1848



L'avènement de la Seconde République bouleverse effectivement l’ordre établi et renoue avec les principes plus libéraux de la Révolution de 1789.


Sous l'impulsion du ministère de l'Intérieur dirigé par Ledru-Rollin, le processus de sélection par examen est aboli pour l'année 1848. Un jury, exceptionnellement élu par l'ensemble des participants, ne conserve qu'une mission logistique d'accrochage.


La décision est généreuse mais contreproductive: L'admission sans restriction entraîne le doublement du nombre de travaux exposés, avec plus de cinq mille pièces.


On comprend pourquoi Gustave Courbet râle, lui qui avait été sélectionné par le jury du Salon de 1848. Maintenant que les révolutionnaires ouvrent la porte à tous ceux qui avaient été refusés, ses toiles se retrouvent noyées dans la masse, et ses travaux invisibles !


Le chaos visuel et les disparités de qualité contraignent les autorités à vite restaurer un jury l’année suivante.


La Quête d'un Équilibre : 1849-1881


La restauration d'un jury de sélection en 1849 initie une longue période de tâtonnements et de réajustements administratifs. Véritable casse-tête pour les artistes et historiens.


Chaque année et ceci jusqu’en 1881, la composition du jury oscille, combinant des nominations par l’administration des beaux-arts (le gouvernement), par un collèges d’artistes dont la composition elle-même varie, et par l'Académie comme avant 1848.


Pour satisfaire tous les camps, on compte surtout sur les altérations successives de la composition du jury : en 1849 ce sont les artistes ayant déjà exposés (sauf en 1848) qui élisent leurs représentants au jury, en 1852, on innove avec un système mixte pour partie élu par les artistes pour partie par l'administration. Et contre toute attente, en 1857 quand à nouveau le jury est entièrement composé de membres de l’Académie, l’indulgence cette année-là est inédite.


À l'inverse, l'application d'une répartition stricte en trois tiers (Académie, administration et artistes récompensés) lors de l'année de l'Exposition universelle de 1867 aboutit à un niveau de sévérité record, et un nombre exceptionnellement élevé de rejets. Les jeunes Monet, Bazille, Sisley, Renoir et le moins jeune Pissarro sont tous hors concours.


A partir de 1868, l’Académie ne particpera plus au jury, l'administration des Beaux-Arts et les artistes sont seuls responsables.


A ce premier régime de modulation s’en ajoute un autre : le nombre autorisé d’envoi d’ouvrages par artiste qui, s’il est trop souple, aboutit  à un engorgement au niveau du jury dont le temps n’est pas extensif.


A titre d’exemple, en 1863, plus de neuf milles œuvres sont réceptionnées pour examens ; le temps imparti par tableau ou sculpture tombe alors à quelques quarante-cinq secondes, la cadence est infernale, la qualité du jugement erratique en fin de séance. On préfère alors limiter les envois à au plus deux ou trois ouvrages par artiste.


Le rythme est un autre paramètre modifiable. À partir de 1864, on revient à une édition annuelle abandonnée depuis 1853 ; cette année-là, un second salon des refusés est également organisé. Pour autant, le système ne donne toujours pas satisfaction.


Chaque assouplissement du règlement, chaque excès d’indulgence a des conséquences parfois néfastes, sur le nombre ou sur la qualité. Le dosage est difficile. 



Le Système des Récompenses : Hiérarchie et Exemptions 



Un système de récompenses, instauré en 1848, accompagne chaque Salon. Lui aussi participe au mécanisme de désengorgement du jury. Lui aussi varie d’année en année.


On a d’abord des médailles de 1ère, 2nde et de 3ème classe auxquelles se joignent des récompenses et autres prix selon la mouture du règlement annuel.


De là découle le système d’exemption, signalé par le sigle "EX".


Au début réservé aux seuls médaillés, - autant d’ouvrages que le jury n’aura pas à évaluer -, le système s'élargit peu à peu aux lauréats du Prix de Rome, aux membres de l'Institut, puis aux bénéficiaires de mentions honorables et de récompenses plus modestes.


A nouveau, ce mécanisme de dispense automatique génère rapidement l'amertume de certains,  les accusations de complaisance se multiplient.


Vers l'Émancipation Finale 1879-1881


En 1879, le sous-secrétaire  d’État  aux  Beaux-Arts, Edmond Turquet procède à une vaste démocratisation du système électoral :  sont admis à participer à l'élection des jurés tous les artistes ayant exposés les trois dernières années, soit plus de 2000 contre un collège de 700 auparavant ; leurs élus s’ajoutant à ceux nommés par l'administration.



Nadar, 1854
Nadar, 1854

L'année suivante, on tente une ultime invention: en imposant un numerus clausus au sein des jurés représentants les genres mineurs, on s’attend à ce qu’ils défendent leurs confrères ; c’était une manière indirecte de revaloriser les peintres de natures mortes, de paysages et peintres animaliers.


Rien n’y fait, les mécontentements grondent encore. Malgré les refontes successives, les conflits autour du système de jury et de ses exemptions a vécu.



L'État décide de se désengager. En 1881, la responsabilité entière de l'organisation est transférée à la Société des artistes français, et referme un long chapitre d'histoire institutionnelle dont les origines remontent à l'année 1673.




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