La Pêcheuse de la Grande Jatte de Seurat, Figure Féministe ou Licencieuse
- Art d'Histoire
- il y a 5 jours
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Les berges des cours d'eau sont le théâtre d’une nouvelle sociabilité de plein air, celle de la pêche.
Peintres et illustrateurs immortalisent régulièrement l'élégance des promeneurs et la quiétude de la nature, parfois la présence d’un pêcheur. Reste que la femme pêcheuse reste une curiosité. Elle est pourtant la seule des promeneurs d’Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte armée d’une canne à pêche.
Seurat célèbre-t-il l’émancipation d’un loisir jusque-là masculin ou dissimule-t-il l’éternel asservissement licencieux du féminin ?
La Pêche : Une Activité Masculine Virile
L'historien Alain Corbin dans son Avènement des loisirs souligne que la pêche à la ligne est socialement présentée comme dénuée de visée érotique. Toutefois, la littérature spécialisée de l'époque suggère autre chose.
Les auteurs masculins, à l'image de Léon Reymond, utilisent un lexique hautement charnel pour décrire l'excitation liée à la pratique, évoquant des frissons foudroyants et des jouissances intimes capables de faire palpiter le cœur de l'adepte. L'instrument principal, souvent qualifié de gaule en raison de sa forme longue et rigide, revêt une dimension phallique évidente.
La femme pour sa part est jugée physiologiquement inapte. Selon Paul Cunisset-Carnot, l'émotivité et la nervosité féminine sont incompatibles avec la patience requise par la discipline.
La polysémie du Vice : de la Pêcheuse à la "Persilleuse".

La langue française présente une homonymie lourde de sens : la pêcheuse, forme féminine du substantif pêcheur se confondairait presque avec le féminin de pécheur, pécheuse si le mot pécheresse n'existait pas ; la polysémie est exploitée à dessein par les illustrateurs. La pêcheuse / pécheresse pêche le client.
A ceci s'ajoute un argument basé sur l'étymologie du lexique argotique. On appelle alors persilleuse une prostituée qui racole, hors le mot persilleuse dérive de persiller, ou pessiller soit hameçonner.
La Représentation de la Pêcheuse
La femme pêcheuse serait ainsi une racolleuse en bord de Seine pratiquant un sport dans lequel l'homme serait sa proie.
La littérature iconographique est riche de ces femmes aguicheuses, canne en main, montrant jarretière ou arrière-train en guise d’appât pour satisfaire aux appétits sexuels de leurs victimes. Elles remontent ainsi au bout de leur fil des cœurs d'hommes transis ou les sacs de billets qui vont avec.
Des écrivains contemporains, dont Guy de Maupassant ou Charles de Massas, attestent pourtant que des jeunes filles et femmes de la haute société peuvent pratiquer ce loisir dans leurs propriétés, y voyant une activité compatible avec leur délicatesse.
![Claude Monet, En Norvégienne [Giverny], 1887](https://static.wixstatic.com/media/92b85e_7bc7a9a3a9c944b88deee4a23a30713f~mv2.png/v1/fill/w_500,h_373,al_c,q_85,enc_avif,quality_auto/92b85e_7bc7a9a3a9c944b88deee4a23a30713f~mv2.png)
Des peintres comme Claude Monet, Gustave Caillebotte, Joseph Caraud, Jean-Louis Forain ou encore Ernest Biéler et John Dawson Watson subliment des élégantes s'adonnant à ce passe-temps estival depuis des barques ou rives ombragées.
Mais les lithographies d'Honoré Daumier, telles que La femme doit suivre son mari partout... ou Nous ne partirons donc pas..., tournent en dérision l'absurdité de la présence féminine sur les berges des pêcheurs.
Si la femme ou jeune fille pêche, elle le fera en douce accompagnatrice ou cachée dans sa propriété.
L'anomalie manifeste d'Un dimanche après-midi
À la lumière des manuels de l'époque, la femme pêchant dans Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte concentre toutes les erreurs techniques possibles.
Seurat la place dans un environnement chaotique et bruyant, entourée de badauds, de chiens, de canotiers, d’un incongru clarinettiste, quand le véritable adepte de la pêche exige le silence et le calme pour éviter de faire fuir le poisson.
Pire, elle manie sa ligne directement sous le feuillage d'un arbre, rendant tout lancer techniquement impossible.
La question se pose alors. La femme pêcheuse de Seurat n'est-elle qu’un artifice de plus ?
Dépourvue du moindre panier et n'utilisant manifestement pas de vers, elle est peut-être cette usurpatrice en marge de la moralité sociale, pêcheuse d’hommes que l’on sait nombreuses à l'île de la Jatte, surnommée île de l'amour pour abriter un petit temple et sa statue de Vénus.
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