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Julien François Tanguy : comment un humble broyeur est-il devenu la vitrine de Cézanne et de Van Gogh?



Entre les années 1860 et 1890, une figure modeste, Julien François Tanguy, affectueusement surnommée le père Tanguy, devint un soutien financier, matériel et idéologique pour des artistes encore inconnus tels que Paul Cézanne et Vincent van Gogh.




Le parcours d’un marchand singulier



Né en 1825 dans les environs de Saint-Brieuc, Julien François Tanguy exerce d'abord la profession de plâtrier avant d'intégrer la Compagnie des chemins de fer de Bretagne. 


Son installation à Paris, aux alentours de 1860, détermine sa vocation lorsqu'il entre au service d'un marchand de la rue Clauzel pour y exercer la fonction de broyeur de pigments. Cette tâche manuelle, qui consiste à écraser les poudres minérales pour fabriquer la matière colorante, le met en contact direct avec le milieu artistique. 


Vincent Van Gogh, Portrait du Père Tanguy, 1887
Vincent Van Gogh, Portrait du Père Tanguy, 1887

Devenu marchand ambulant indépendant avant d’avoir pignon sur rue, il arpente les lieux de peinture en plein air, tels qu’Argenteuil ou Barbizon, et fournit des tubes de peinture aux jeunes peintres impressionnistes directement sur leur lieu de travail.


En 1871, la guerre éclate et l'artisan, qui servait dans la Garde nationale, choisit de rejoindre les rangs des Fédérés lors de la Commune de Paris. Mais résolument pacifiste, il refuse  d'ouvrir le feu sur les Versaillais quand le moment se présente et jette son arme au sol. 


Son activité communarde lui vaut une arrestation, suivie d’une condamnation à deux ans d’incarcération au bagne. Il est finalement gracié grâce aux interventions de personnalités telles que Jobbé-Duval ou Henri Rouart.



Le mécénat à crédit contre l’avis de sa femme



De retour dans la capitale, l'artisan reprend son activité et ouvre sa propre boutique de couleurs, initialement au 14 de la rue Clauzel ,puis déplacée sur le trottoir d'en face. 


Ce petit commerce, adossé à un logement misérable et surchargé de toiles entreposées, deviendra un petit espace d’exposition alternatif, pour Cézanne et Van Gogh en particulier.


La singularité de Tanguy réside dans sa gestion, dominée par la foi en l'art plutôt que par la recherche de profit, au grand dam de son épouse.


Il pratique, quand nécessaire, un système d'échange, fournissant des toiles neuves et des couleurs ,parfois en contrepartie d'études et de pochades, à ceux qui ne peuvent pas les payer au comptant, alors que ses prix sont déjà très modestes.


Les artistes se fournissent majoritairement à crédit, ce qui oblige le marchand à consentir des avances dans l'attente incertaine de la vente de leurs œuvres ; de sorte qu’il devient le seul marchand parisien à posséder des toiles de Paul Cézanne. 


Ces œuvres sont conservées dans l'obscurité d'une arrière-boutique, dissimulées derrière une simple cloison légère qu’il montre à quelques rares amateurs renseignés.


Malgré son âge avancé et une hernie douloureuse, Émile Bernard se souvient comment il parcourt de longues distances à pied, portant les toiles sous le bras, pour tenter de les vendre pour la modique somme de deux cents francs, un montant dérisoire comparé à leur valeur future.



Une convergence idéologique avec Van Gogh



En 1886, il rencontre Vincent van Gogh, qui “élit domicile“ de manière quasi permanente dans la boutique. 


Il est vrai que l'artiste hollandais, qui peint depuis 1883, mais se passionne pour la couleur depuis l’année précédente, recourt à une technique picturale particulièrement dispendieuse en huile ; appliquant parfois la matière directement depuis le tube, qu'il presse sur la toile, sans recourir à des brosses.


De cette proximité naît une amitié, nourrie par des idéaux sociaux communs. Tanguy est un fervent lecteur de la presse engagée, s'informant par le biais du Cri du Peuple et de L'Intransigeant. On sait que Vincent partage ce type de lecture puisqu’à Arles, il continuera à lire L’Intransigeant.


La pensée socialiste, résonne avec l'éthique de l'artiste, ancien pasteur, qui assimile le travail à une forme de salut religieux. Tous deux vivent dans une grande précarité et distribuent leurs maigres ressources, qu'il s'agisse d'argent ou d'œuvres, aux ouvriers ou personnes marginalisées.


Van Gogh souhaitait peindre pour les humbles, non pour les bourgeois de salon, d’où ses cadres simples, même si ce choix était aussi lié à la modicité de leur prix.



Le marchand en sage japonais



Vincent Van Gogh, Portrait du Père Tanguy, 1887
Vincent Van Gogh, Portrait du Père Tanguy, 1887

Van Gogh peint au moins quatre représentations de son ami, exécutés en 1887. Le modeste fournisseur en tablier bleu y est transfiguré en une figure spirituelle, plongée dans un univers asiatique.


Trois de ces toiles intègrent un arrière-plan saturé d'estampes japonaises, traitées sans aucune transition spatiale avec le premier plan. La posture frontale rigoureuse, les mains entrelacées et le visage carré, souligne Émile Bernard,  s'inspire directement d'une statuette de bonze asiatique, de la collection de Philippe Burty, documentée par Henri Guérard.


Van Gogh a certainement également pris connaissance d’un texte publié en mai 1886 par Tadamasa Hayashi dans la revue Paris Illustré


La société japonaise y est décrite à travers le prisme de la morale confucéenne, qui valorise l'acceptation de son sort et l'ardeur au travail. Deux points qui ne peuvent qu’émouvoir Van Gogh. 


De plus, le peintre hollandais, assimilant la gaieté et la rigueur du peuple japonais à l'idéal de vie du marchand socialiste, il lui est facile de le rapprocher de Bouddha. L'homme du peuple devient un apôtre de la sagesse orientale, incarnant un paradis terrestre fondé sur la fraternité et le labeur, au milieu de couleurs resplendissantes.


Julien François Tanguy meurt dans le plus grand dénuement en 1894, emporté par un cancer de l'estomac. Octave Mirbeau prend alors l'initiative d'organiser une vente de charité réunissant les toiles cédées par les peintres qu'il avait soutenus. 


Ceci permit de réunir la somme de dix mille francs, reversée à sa veuve. L’homme, sa vie durant, avait gardé une foi inébranlable en la peinture.




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