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« Gueux comme un peintre » : Comment les artistes ont conquis leur noblesse en 1648



Au XIXe siècle, la distinction entre l'artiste et l'artisan semble naturelle et acquise.


Pourtant, cette frontière est le résultat d'une véritable révolution sociale orchestrée deux siècles plus tôt. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, le peintre n'était pas un intellectuel, mais un travailleur manuel, enfermé dans une condition jugée « vile et abjecte », au point qu'un dicton populaire affirmait : « Gueux comme un Peintre ».


Pour sortir de la boue et s'élever au rang des gens de lettres, une poignée d'artistes d'élite et d'intellectuels a dû mener un coup de force politique audacieux : la création de l'Académie royale en 1648.




Les forçats des « Arts Mécaniques »



Pour comprendre l'importance de ce changement et ses conséquences sur le XIXe, il faut rappeler la hiérarchie existante depuis le Moyen-âge.


Selon le juriste Charles Loyseau (1613), la société du Tiers-État est strictement étagée : en haut trônent les intellectuels et les financiers ; tout en bas, juste au-dessus des « mercenaires » et des

« gens de bras », se situent les artisans.


La peinture et la sculpture, parce qu'elles impliquent un travail manuel, le broyage de pigments ou la taille de la pierre, sont classées parmi les « Arts Mécaniques ».


Depuis le Moyen Âge, ces métiers sont régis par une corporation puissante et rigide : la Communauté des maîtres peintres et sculpteurs, fondée en 1391.


Cette organisation contrôle tout : l'apprentissage, les normes de fabrication, le commerce et la protection contre la concurrence étrangère. Elle considère l'art comme une marchandise et l'artiste-artisan comme un producteur.


La sécession de 1648 : briser les chaînes de la Maîtrise


La révolte vient d'une élite : les artistes travaillant pour la Cour, les « commensaux royaux », qui ne supportent plus d'être assimilés à des peintres en bâtiment ou à des polisseurs de marbre.

Le 27 janvier 1648, menés par Martin de Chamois, ils déposent une requête secrète au Roi pour s'affranchir de la tutelle de la corporation.


Abraham Bosse, Le noble Peintre, 1642
Abraham Bosse, Le noble Peintre, 1642

L'initiative est si choquante pour l'époque que Mathieu Molé, président du Parlement, se serait écrié avec stupeur : « Quoi ! Une académie de peinture ! », jugeant inconcevable que des travailleurs manuels prétendent au statut académique réservé aux gens de lettres.


La stratégie fonctionne. Pour contrer les abus de la corporation, le Conseil d'État valide la création de l'Académie royale de peinture et de sculpture, offrant aux artistes leur indépendance.



« La Liberté rendue aux Arts »



Cette victoire marque un changement de paradigme total, résumé par la nouvelle devise de l'Académie : Libertas Artibus restituta (La liberté rendue aux Arts). Cette « liberté » n'est pas seulement juridique, elle est philosophique.


Pour justifier leur anoblissement, les Académiciens doivent prouver que la peinture est une activité de l'esprit (un Art Libéral) et non de la main.


L'enseignement est radicalement réformé : on abandonne l'apprentissage empirique de l'atelier pour des cours théoriques de géométrie, de perspective, d'anatomie et d'histoire.

Désormais, l'artiste ne fabrique plus, il « conçoit ».


Le Roi accorde alors une protection royale décisive : il est désormais interdit aux maîtres de la corporation de saisir les œuvres des Académiciens ou de les empêcher de travailler, sous peine de 2000 livres d'amende.


C'est ainsi qu'en quittant le statut d'artisan pour celui d'académicien, les peintres ont accompli ce qui s'apparente à un véritable « transfuge de classe », passant du rang le plus vil à l'élite intellectuelle du royaume.




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