Comment le Grand Tour a-t-il transformé l'éducation de l'élite européenne pendant deux siècles ?
- Art d'Histoire
- 19 janv.
- 3 min de lecture
En 1697, Richard Lasserl formalise une expression attribuée à Lord Grandorne qui va marquer l'histoire culturelle de l'Occident : le « Grand Tour ». Loin d'être un simple voyage d'agrément ou des vacances avant l'heure, il s'agit d'une véritable institution pédagogique, un rituel de passage obligé qui structure la formation de l'aristocratie européenne jusqu'au milieu du XIXe siècle.
Une scolarité de cinq ans sur les routes
Pour le jeune gentleman britannique ou le noble européen, l'aventure est une affaire sérieuse qui ne souffre pas l'improvisation. Il ne s'agit pas de partir quelques semaines, mais de s'absenter pendant cinq à six longues années.
Sous la surveillance stricte d'un précepteur, le jeune homme doit suivre des itinéraires précis, tracés par une littérature de voyage naissante et prescriptive. Le guide incontournable de l'époque est celui de Thomas Nugent, publié en 1749, qui détaille minutieusement les monuments et les étapes obligatoires d'une quinzaine de pays.
L'enjeu est intellectuel et moral : il faut se confronter à l'altérité pour forger son caractère. Comme le théorise Lasserl, le noble qui a voyagé et éclairé son entendement de « belles notions » revient chez lui métamorphosé, brillant « comme un Soleil glorieux » au milieu de ses pairs sédentaires.
L'Italie : le conservatoire et le cœur du marché de l'art
Si l'itinéraire traverse l'Europe, le cœur battant du voyage reste l'Italie. Rome, Naples et Venise sont des étapes incontournables qui transforment la péninsule en un gigantesque atelier pour riches étrangers.
Ce périple devient une immense entreprise de collection et de validation sociale. On ne rentre jamais les mains vides ; le souvenir matériel est la preuve du goût acquis. Les codes d'achat sont stricts et standardisés :
Pour son image, on pose dans l'atelier romain de Pompeo Batoni ou chez la pastelliste vénitienne Rosalba Carriera.
Pour son salon, on achète une veduta (vue urbaine) de Venise signée Canaletto.
Pour le frisson du sublime, on rapporte l'inévitable tableau du Vésuve en éruption peint par Pierre-Jacques Volaire.
Les artistes sur les traces des Lords
Parallèlement à cette aristocratie qui achète, les artistes voyagent pour apprendre. Cette Italie des maîtres de la Renaissance et de la statuaire antique, sacralisée par l'historien Joachim Winckelmann, attire les créateurs de toute l'Europe.
Deux catégories d'artistes se croisent sur les routes :
Les officiels : les lauréats du Prix de Rome (comme David ou Couture) bénéficient d'une pension d'État et résident à la Villa Médicis pour copier les maîtres,.
Les indépendants : ceux qui, comme Degas ou Manet, financent eux-mêmes leur voyage, ou ceux comme Fragonard et Hubert Robert qui accompagnent de riches mécènes en tant que dessinateurs.

La technologie a-t-elle tué le voyage initiatique ?
Au milieu du XIXe siècle, cette mécanique élitiste s'enraye brutalement. Le progrès technique rend le voyage trop facile pour qu'il reste distingué.
D'un côté, le développement du chemin de fer accélère les déplacements, abolissant l'effort et la durée nécessaires à l'imprégnation culturelle. De l'autre, la photographie notamment les Excursions daguerriennes publiées par Noël Lerebourg permet de voir les monuments, les ruines et les panoramas sans quitter son salon.
C'est la fin de ce célèbre Grand Tour éducatif et la naissance d'une nouvelle figure, désignée par un anglicisme que Stendhal popularise tout en le critiquant : le « touriste ». Face à cette démocratisation, l'aristocratie anglaise abandonne les routes culturelles pour se replier vers des loisirs plus exclusifs ("otium"), comme le yachting transatlantique ou les courses de chevaux.
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