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Camille Pissarro : Le Doyen Anarchiste sans Grève de Pinceaux




Loin de l'image d'Épinal du patriarche bienveillant à la barbe blanche peignant paisiblement la campagne, Camille Pissarro était animé par une ferveur politique. Pour comprendre la genèse du groupe impressionniste, il faut regarder au-delà de l'esthétique et plonger dans ses convictions profondes : un mélange d'athéisme, d'humanisme et d'anarchisme.




Un Citoyen du Monde hostile aux Frontières



Les racines de l'engagement de Pissarro plongent dans sa propre histoire familiale et géographique. Issu d'une famille originaire de Bordeaux mais dispersée entre les Antilles danoises, Paris et Londres, et dont les ancêtres avaient dû fuir successivement l'Espagne et le Portugal, Pissarro était un citoyen du monde avant l'heure. Il parlait l'espagnol, l'anglais (très utile pour son exil à londres ce qui n'était pas le cas de Monet) et le français, mais paradoxalement pas le danois, qui était pourtant la langue de son passeport. Cette identité complexe a forgé chez lui une hostilité intrinsèque envers toute forme de nationalisme.


Cet esprit universaliste s'est cristallisé au contact de figures radicales. C'est probablement Édouard Béliard, un ami proche de Zola et de Cézanne rencontré au milieu des années 1860, qui a initié le peintre à l'anarchisme. Béliard, membre actif de la franc-maçonnerie entre 1863 et 1870 et fréquentant les milieux libertaires, l'a également introduit auprès de la militante radicale Maria Deraismes. Ces influences ont réveillé chez Pissarro ce que l'on qualifiait d'esprit « vieille barbe de 48 ».



Les "Mitrons" de l'Art : Une structure syndicale



Lorsque l'idée de former un groupe indépendant pour exposer hors du Salon officiel se concrétise en 1872-73, Pissarro ne conçoit pas cette organisation comme une académie mondaine, mais comme un outil social. Le 5 mai 1873, un journaliste publie dans un journal suffisamment républicain pour être interdit par le gouvernement de Mac Mahon cette année-là, une lettre invitant les artistes à s'unir contre les injustices du système.

La réponse de Pissarro et de ses amis, pourrait être considérée comme politique, mais ce serait simplifier le groupe et se méprendre sur sa diversité ; admettons que l'initiative soit plutôt républicaine. Monet écrit au journaliste et confirme qu'un groupe de peintres s'apprête à fonder une « Société ». Pour rédiger les statuts de cette future association, Pissarro ne cherche pas l'inspiration dans les beaux-arts, mais dans le monde ouvrier. Il prend pour modèle la chambre syndicale des boulangers de Pontoise.


Lors d'une réunion, il donne lecture de ce projet calqué sur l'organisation des mitrons. Par là même, il revient à une conception artisanale et productive de métier et non d'artiste et sa soit-disante détestation de la marchandisation, noblesse oblige ! Cette chambre syndicale devait permettre aux travailleurs de l'art de s'affranchir de la double tutelle qui conditionnait leur rapport au public : celle des marchands et celle de l'État. En structurant les impressionnistes en coopérative, Pissarro les aurait inscrits à gauche, mais le projet tel quel n'aboutit pas.


Reste que le groupe des peintres indépendant qu'ils forment et qui deviendra le groupe impressionniste, fut dès le départ également appelé le groupe des intransigeants, or le terme intransigeant avait une forte connotation politique.



"Assassins de Socialistes" et Éducation Libertaire




Les convictions de Pissarro s'exprimaient aussi dans sa correspondance et ses lectures. Marqué par la répression sanglante de la Commune de Paris, il n'hésitait pas, dès juin 1871, à qualifier le gouvernement des Versaillais d'« assassins de socialistes ». Il nourrissait sa pensée politique par des lectures anarchistes, notamment de Pierre Kropotkine, Paroles d'un révolté en 1885. Il échangea sur ces théories libertaires dans sa correspondance avec sa nièce Esther. Reste que ses œuvres ne sont pas ouvertement politiques au sens strict du terme... Une exception existe, d'ordre graphique et plus privée.





Les "Turpitudes Sociales" : Le Manifeste Secret



C'est à la fin de l'année 1889 que cet pensée politique prend sa forme artistique la plus aboutie. Pissarro compose un album intitulé Turpitudes sociales, une œuvre graphique composée de vingt-huit dessins à la plume, destinés à l'éducation politique de ses nièces, Esther et Alice Isaacson.


L'objet, relié en 1890 par son fils aîné Lucien Pissarro, est un réquisitoire contre la société bourgeoise et capitaliste de son temps. Pissarro y dépeint des banquiers et des bourgeois dépravés s'enrichissant injustement sur le dos des plus démunis. Les scènes sont pathétiques : on y voit le peuple condamné à la famine (dessin « Plus de pain »), au suicide (dessin « Suicide d'une femme abandonnée ») ou sombrant dans l'alcoolisme (« Les Ivrognes »).


Le message de l'œuvre est sans équivoque et s'affiche littéralement en lettres d'or. Sur la quatrième de couverture, le mot ANARCHIE est inscrit en caractères dorés, graphiquement disposés pour être traversés par les rayons d'un soleil éclatant. Cette imagerie solaire de l'anarchie revient dès la seconde page de l'album, où le mot forme cette fois une auréole rayonnante autour de la tour Eiffel.




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