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Bourgeoise ou Courtisane ? L’art de la confusion dans le Paris du XIXe siècle



Si le XIXe siècle tente de classer rigoureusement les femmes — d'un côté l'épouse vertueuse, de l'autre la prostituée vénale —, la réalité des mœurs et de la mode menace cette géographie sanitaire. Une zone grise se dessine, nourrie par les frustrations masculines et l'influence grandissante du « Demi-Monde ». De la chambre à coucher au grand magasin, la distinction entre la « dame » et la « fille » devient un jeu de miroirs où le maquillage et la coiffure servent de masques.




1. La misère sexuelle du mariage bourgeois



Tout commence dans l'intimité du couple. La sexualité masculine de l'époque est scindée en deux. L'épouse, sacralisée en mère, doit rester pure ; le plaisir érotique, lui, est l'apanage des professionnelles. Le calendrier conjugal est une suite d'interdits dictés par l'Église et l'hygiénisme (règles, grossesses, allaitement), créant une « misère sexuelle » chez les maris. L'adultère ou le recours aux prostituées devient alors une « soupape de sûreté » nécessaire à la stabilité sociale. C'est ce paradoxe qui jette les hommes dans les bras de femmes expertes en séduction, dont les codes vont bientôt contaminer une partie de la société.



2. La rousseur : Du stigmate criminel à la mode incendiaire



L'un des fétiches majeurs de cette époque est la chevelure rousse. Longtemps associée à la traîtrise (Judas) ou à la sorcellerie, elle est théorisée par le criminologue Cesare Lombroso comme un signe de délinquance : « 48 % chez les criminelles ». Pourtant, la littérature et le demi-monde vont inverser ce stigmate pour en faire le summum de l'érotisme. Zola décrit Nana avec une « toison d'or » toujours plus rousse à mesure qu'elle se transforme en bête sensuelle. Les grandes courtisanes comme Cora Pearl lancent la mode : elle se teint d'un roux éclatant (mélange de brique pilée et d'ammoniaque), bientôt imitée par les femmes du monde. Un coiffeur ira même jusqu'à ne coiffer que des rousses pour assurer sa renommée.



3. Le combat du fard : « Une bouche peinte »



Si la rousseur fascine, le maquillage divise. Traditionnellement, une honnête femme doit rester naturelle. Le fard est l'uniforme de la prostituée qui, selon Léo Taxil, se peint avec une « naïveté grossière ». Cependant, la barrière cède peu à peu. Malgré les réprimandes des manuels de savoir-vivre qui jugent qu'un « pot de carmin » ne doit pas entrer chez une mère de famille, la bourgeoise se met à copier la courtisane.


Le rouge à lèvres cristallise cette tension. Les lèvres rouges sont historiquement attachées au diable dans l'iconographie chrétienne. Mais l'invention du bâton « Ne m'oubliez pas » par Guerlain en 1870 et l'audace d'actrices comme Sarah Bernhardt (qui ose le porter hors scène) popularisent la pratique. Le rouge devient un outil d'émancipation ambigu, même chez les jeunes filles à marier, oscillant entre coquetterie féministe (les suffragettes) et appel charnel.



4. Le miroir et l'intimité violée



Ce culte de l'apparence se joue dans un lieu clos : le cabinet de toilette. Cet espace est théoriquement un sanctuaire interdit au mari. Balzac affirmait : « L’homme qui entre dans le cabinet de toilette de sa femme est un philosophe ou un imbécile ». Le XIXe siècle voit le triomphe du miroir en pied (la psyché). C'est là que la femme vénale, à l'instar de Nana admirant sa propre nudité, apprend à se voir comme un objet de désir. Le grand miroir qui était le complice d'un narcissisme érotique mis en image par la peinture de genre entre dans les espaces bourgeois. S'y admirent-elles nues ou remettent-elles le chapeau en place avant de s'aventurer sur le pavé parisien ?



5. Modistes et trottins : Les proies de la mode



Enfin, cette confusion sociale s'incarne dans la rue à travers une figure typiquement parisienne : le trottin ou la modiste. Mal payées mais devant être coquettes pour vendre (« en toilette et en négligé »), elles sont les cibles privilégiées des prédateurs urbains. Le « trottin » (l'apprentie qui court les rues et assure les livraisons) et la modiste qui rêve de s'établir basculent souvent dans la prostitution occasionnelle ou le concubinage intéressé. Pour beaucoup, la réussite sociale passe par le statut de femme entretenue par un homme riche, le commerce de la mode s'imbriquant dans le commerce des corps.








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