Avant les Impressionnistes : Comment briser le monopole du Salon ?
- Art d'Histoire
- 23 janv.
- 4 min de lecture
On pense souvent que les impressionnistes furent les premiers à avoir l'audace de s'organiser en dehors des circuits officiels pour exposer leurs œuvres. C'est une erreur. Bien avant 1874, le marché de l'art, étouffé par le goulot d'étranglement du système d'admission du Salon, avait commencé à développer des circuits parallèles. Dès le début du XIXe siècle, une combinatoire complexe entre amateurs, artistes et marchands cherchait désespérément à ouvrir des débouchés.
Il existait ainsi des alternatives collectives au Salon, prouvant qu'un certain libéralisme économique en matière d'exhibition artistique préexistait aux expositions impressionnistes.
La Loterie de l'Art : Les Sociétés des Amis des Arts
La première alternative structurée remonte à la Révolution française. En 1789, l'architecte Wailly fonde la « Société des amis des arts ». Le principe économique était ingénieux et reposait sur le jeu : l'association fonctionnait par souscription. Les membres cotisaient pour constituer un fonds commun servant à acheter chaque année un certain nombre d'œuvres, qui étaient ensuite mises en loterie et attribuées par tirage au sort aux souscripteurs.
Ce système, souvent hébergé dans des locaux au Louvre, connut une prospérité réelle hors de la capitale, au point que presque chaque ville de province importante se dota de sa propre société sur le modèle de celle de Wailly. Cela créa, de fait, un réseau morcelé mais réel d'exposition permanente à travers le territoire, bien loin du centralisme parisien.
La Solidarité Artistique : Le Baron Taylor et le Bazar Bonne Nouvelle
Une seconde forme d'organisation émergea en 1844 avec la fondation de l'Association des artistes peintres, sculpteurs, architectes et dessinateurs, organisée par le Baron Taylor. Il s'agissait ici d'instaurer un régime mutualiste pour protéger les artistes, financé par de faibles cotisations et surtout par l'organisation d'expositions payantes.
L'un des coups d'éclat de cette association fut l'exposition du Bazar Bonne Nouvelle en 1846. L'événement fut prestigieux car il réussit l'exploit d'attirer Jean-Auguste-Dominique Ingres. Le maître néo-classique, qui boycottait obstinément les expositions publiques et le Salon officiel depuis 1837, accepta d'y montrer ses œuvres, légitimant ainsi l'idée qu'on pouvait exister et briller en dehors des cimaises de l'État.
L'Alliance Commerciale : Louis Martinet et le Boulevard des Italiens
L'étape suivante fut franchie avec l'entrée en scène des marchands et la création de lieux dédiés au commerce de l'art moderne. En 1862, la « Société nationale des Beaux-Arts » fut fondée en collaboration avec Louis Martinet. Elle s'installa au 26 boulevard des Italiens, dans un espace qui préfigurait la galerie moderne.
Sous la présidence d'un jury dirigé par Théophile Gautier, qui assurait l'équilibre entre les écoles rivales, on y pratiquait un éclectisme audacieux. Loin des ségrégations stylistiques du Salon, on pouvait y voir accrochés côte à côte les Casseurs de pierre du réaliste Gustave Courbet et le Jésus au milieu des docteurs d'Ingres. Cette société ne se contentait pas d'exposer ; elle facilitait la circulation des œuvres en province et éditait même son propre journal.
En parallèle, le monde de l'estampe s'organisait aussi. En mai 1862, la « Société des aquafortistes » vit le jour, associant le marchand Alfred Cadart, l'imprimeur Auguste Delâtre et cinquante-deux artistes, dont Édouard Manet. Bien que cette aventure se soit terminée par une faillite en 1867, elle démontra la vitalité de ces réseaux privés.

La Philosophie de l'Indépendance : L'État contre le Marché
Ces initiatives répondaient à une nécessité théorisé par des critiques comme René Ménard et Charles Blanc. L'idée était de s'inspirer du modèle anglo-saxon ou américain des associations libres. Contrairement à l'État, dont les restrictions, les classements et les récompenses créaient inévitablement des frustrations et des privilèges, les associations indépendantes permettaient aux artistes de se regrouper par affinités électives.
Charles Blanc, pourtant très conservateur en matière de goût, soutenait cette division des tâches : à l'État revenaient les grandes commandes et les expositions de prestige quinquennales ou décennales ; aux sociétés d'amateurs incombait les communes exhibitions.
Le Salon a perdu le monopole de la vue
Même si beaucoup de ces tentatives se soldèrent par des échecs financiers, qualifiés avec mépris de « cimetière » par les conservateurs, le résultat était là : avant même la première exposition impressionniste de 1874, le Salon avait perdu son monopole de la visibilité, mais un refus par son jury restait encore une tache indélébile.
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