1870 : La Débâcle et la Résurrection du Groupe des Batignolles
- Art d'Histoire
- 23 janv.
- 4 min de lecture
L'histoire de l'Impressionnisme est souvent baignée d'une lumière radieuse, celle des déjeuners sur l'herbe et des bords de Seine. Pourtant, la genèse du mouvement s'ancre dans un traumatisme profond, une fracture qui a failli anéantir le groupe avant même qu'il ne porte un nom : « l'Année Terrible ». En juillet 1870, la déclaration de guerre à la Prusse fait voler en éclats le cercle amical du Café Guerbois. Face au conflit, l'unité se dissout dans le chaos, chacun réagissant selon son tempérament, ses convictions politiques ou ses obligations militaires. C'est une période de boue, de froid et de sang, bien loin des touches colorées qui feront leur gloire future.
Londres : Le Brouillard et la Providence
Pour ceux qui rejettent l'idéal guerrier ou craignent pour la sécurité de leur famille, la fuite devient une option envisageable. Claude Monet s'embarque pour Londres. Il est rapidement rejoint par Camille Pissarro.
L''exil londonien les isole, mais ouvrira une porte de salut. Monet, souffre de la barrière de la langue, tandis que Pissarro, qui lui maitrise l'anglais, est rongé par la nostalgie de sa patrie. Heureusement, la solidarité artistique opère : Alphonse Legros, installé en Angleterre depuis 1863, prend les exilés sous son aile. C'est lui qui entraîne Monet à la Dulwich Gallery pour y étudier les maîtres anglais comme Turner et Constable, offrant une parenthèse esthétique vitale dans un quotidien morose. On ne saurait oublier à quel point Turner que l'on aime à considérer comme un impressionniste avant l'heure, déçut Renoir qui parle de ses toiles comme des bonbons acidulés...c'est dire !
Pour tromper leur solitude, ils tentent de recréer une petite société française au Café Royal ou à l'hôtel Dieudonné. Mais c'est une rencontre fortuite qui va bouleverser l'histoire de l'art. Charles-François Daubigny, arrivé à Londres auréolé de succès, croise Monet et décide de lui présenter un marchand d'art audacieux : Paul Durand-Ruel. Cette guerre qui a jeté les peintres sur les routes de l'exil, a facilité cette connexion essentielle.
Cependant, le drame frappe Pissarro à distance. S'il profite de son séjour pour épouser civilement Julie Vellay à la mairie de Croydon, il apprend que sa maison de Louveciennes a été réquisitionnée par les Prussiens. Le bilan est effroyable : l'ennemi a transformé son atelier en boucherie régimentaire, sa maison en écurie. Ses toiles, fruit de quinze années de labeur, subissent un sort humiliant. Elles servent de tabliers aux bouchers pour se protéger du sang ou sont jetées dans la boue du jardin et servent de tapis. Pissarro rentrera en France son œuvre de jeunesse largement anéantie.
L'Estaque : La Résistance Passive
Loin du brouillard londonien, sous le soleil du sud, Paul Cézanne adopte une tout autre stratégie : l'invisibilité. Hostile à la guerre et réfractaire à l'autorité, il refuse catégoriquement de servir.
Pour le peintre d'Aix, une véritable comédie se joue au Jas de Bouffan, la bastide familiale. Lorsque les gendarmes viennent frapper à la porte pour l'incorporer, sa mère leur ouvre grand les portes, les mettant au défi de trouver son fils. Le peintre, qui connaît chaque recoin et cachette de la demeure, s'échappe par les collines pour rejoindre l'Estaque, un petit port de pêche voisin à une quinzaine de kilomètres. Rejoint par Hortense Fiquet, il y passera toute la guerre à peindre face à la mer, alternant entre le paysage et l'atelier, dans une indifférence totale aux convulsions qui agitent le pays. Plus tard, avec son flegme caractéristique, il confiera au marchand Ambroise Vollard qu'il n'avait eu « aucun événement extraordinaire » à raconter sur cette période, si ce n'est qu'il avait « beaucoup travaillé sur le motif ».
Le Front et Paris : Héroïsme, Tragédie et Absurdité
Pour les autres artistes, la réalité est martiale et parfois tragique. Beaucoup furent mobilisés ou s'engagèrent volontairement.
Auguste Renoir est affecté à la cavalerie, d'abord à Bordeaux puis à Tarbes. L'ironie est totale pour ce peintre qui n'a aucune affinité avec les chevaux. Pourtant, il s'en sortira indemne : il laisse les bêtes faire ce qu'elles veulent, ce qui finit par satisfaire sa hiérarchie ! Mais Renoir fait preuve de grande noblesse morale. Le prince Bibesco lui propose une planque sécurisée à l'état-major du général du Barrail. Il refuse catégoriquement, expliquant plus tard à son fils Jean qu'il ne pouvait supporter l'idée qu'un « autre » prenne sa place au feu et risque de mourir à sa place.
À Paris, assiégée, affamée et bombardée, la situation est dramatique. Édouard Manet et Edgar Degas s'engagent dans la Garde Nationale pour défendre la capitale. Manet, obsédé par son art même sous l'uniforme, écrit à sa femme que son sac de soldat contient tout le nécessaire pour peindre, espérant réaliser des études sur le vif entre deux tours de garde. Degas, versé dans l'artillerie, vit dans la terreur que le bruit des canons n'aggrave ses problèmes oculaires déjà sérieux.

Une anecdote glaçante rapporte le comportement de James Tissot, engagé comme tirailleur. Ayant dessiné le cadavre d'un camarade, le peintre Joseph Cuvelier, tombé au combat, il montre son croquis à Degas. Ce dernier, écœuré par ce voyeurisme macabre, détourne le regard et lui lance une réplique cinglante : « Vous auriez mieux fait de le ramasser ».
Le conflit laissera des traces indélébiles. Il fauche l'un des plus prometteurs du groupe, Frédéric Bazille, tué à Beaune-la-Rolande quelques jours avant ses 29 ans. Il ruine Pissarro. Mais paradoxalement, en forçant la rencontre avec Durand-Ruel à Londres, cette débâcle a créé les conditions économiques de la survie et du triomphe futur de l'Impressionnisme.
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