Un Enterrement à Ornans: s’agissait-il d’une farce grandeur nature?
- Art d'Histoire
- 18 mars
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 avr.
Au Salon de 1850, ou plutôt de 1851, ouvrant un 30 décembre, Gustave Courbet expose son monumental Enterrement à Ornans, dépeignant de banales obsèques provinciales ; le scandale que l’on connaît fait rage.
L'incompréhension des observateurs face à la composition ne découle pas nécessairement de son motif — le style étant peu remis en cause —, mais bien de la taille et du registre.
L'historien de l'art T. J. Clark propose une explication à ce scandale.
Shakespeare et le tragicomique au Salon de Paris
La dimension monumentale de l'œuvre confère une grandeur inédite à des villageois anonymes, puisque cette taille est normalement réservée aux récits mythologiques, religieux, royaux ou impériaux… À moins que cette taille ne confère aux personnages, plutôt qu’un poids politique, une présence scénique d’acteurs.
Deux critiques, Prosper Haussard et Jean-Jacques Arnoux, soulignent le côté tragi-comique de la scène, avec ses grimaces et ses difformités de carnaval. Avec Adolphe Desbarolles, le tableau a emprunté ce ton tragi-comique au théâtre de Shakespeare. On rapproche le crâne figurant près de la fosse ouverte de celui du bouffon Yorick, exhumé par un fossoyeur dans Hamlet. Et Théophile Gautier hésite à qualifier l’intention du peintre : est-il sérieux ou farceur ? L’art de Salon ne devrait pas faire rire, surtout lorsqu’il s’agit d’une toile immense.

Le spectateur moderne ne remarque peut-être pas :
ces porteurs de cercueils détournant la tête d’une dépouille pestilentielle,
le cortège cacophonique de femmes qui viennent et repartent, – l'étiquette voudrait que les femmes n’apparaissent ni dans les cortèges ni au cimetière, trop expressives et trop émotives,
sans compter les trognes de deux bedeaux aux teintes d’ivrogne.
De la chansonnette au Salon

Courbet s'appuie sur un double travail d'hybridation. Il greffe au langage solennel du grand art ; la toile est immense, une scène populaire — les funérailles d’un campagnard anonyme. Son tableau a également quelque chose de la chansonnette populaire, Malbrough s’en va en guerre, remarque un commentateur.
La balade s'ouvre sur le départ à la guerre et en fanfare de l’époux, s’ensuivent une mort sur le champ de bataille et un retour du corps, les lamentations douloureuses d'une veuve pour laisser brutalement la place à des couplets grivois sur la nuit prometteuse de l’assistance.
La toile de Courbet opère de semblables ruptures de ton, des hommes dignes et dans la retenue entre bedeaux, porteurs et femmes au comportement déplacé.
Du grotesque et du carnavalesque
Peut-être la scène est-elle bien réelle.
Les enterrements des indigents s’offraient régulièrement au ridicule. Quand de pauvres hères, ramassés en état avancé de décomposition par de simples manœuvres, enrôlés ponctuellement, souvent sans expérience, et sujets à l'ivresse, leur enterrement provoquait de fréquents incidents, allant de jurons bien audibles aux chutes maladroites des cercueils.
La scène serait-elle inspirée des expériences carnavalesques de Courbet ?
Courbet adorait le carnaval, racontant ses fêtes à Champfleury. Il tenait le rôle du Pierrot de la mort. Vêtu d'un habit noir rehaussé d'un col blanc, une inversion de couleurs comme celle exceptionnelle du drap mortuaire d’Un enterrement. Tous paradaient et suivaient un pantin juché sur une haute perche, une procession burlesque qui n'est pas sans rappeler le regroupement autour du crucifix du tableau.
La superposition de styles grotesques, comiques et tragiques constituait une réalité courante du vécu populaire, des fêtes, des chansons et de l'iconographie d'Épinal. En l'introduisant dans une œuvre monumentale, Gustave Courbet jouait le rôle d'un imposteur au Salon ou tout au moins d’un intrus qu’un jury aurait peut-être écarté s’il n’avait pas bénéficié du statut d’exempté.
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