Pourquoi Courbet commet-il une faute de goût en intégrant des femmes au cortège de son enterrement à Ornans ?
- Art d'Histoire
- 18 mars
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 avr.
Brève histoire de larmes
Au cœur du dix-neuvième siècle, le peintre Courbet bouscule les codes académiques avec son œuvre majeure, Un enterrement à Ornans.
Trop grande pour des provinciaux anonymes, qui plus est, sans éducation ni dignité…car la composition même du cortège funèbre heurte un public parisien éduqué.
Une nouvelle économie lacrymale
Les recherches d'Hélène Montrachet rappellent que, durant l'Antiquité grecque, pleurer constituait un marqueur de virilité : Achille, héros musclé et parangon de bravoure, sanglote encore et encore, sans retenue ni honte.

Le temps passe, les mœurs changent. Et si le dix-huitième siècle maintient une tolérance à l’égard des larmes, la Révolution française y met fin. Une nouvelle virilité, basée sur une conception martiale de l’homme, se met en place.
Cette nouvelle norme exige de s'affranchir des effusions émotives, constate Alain Corbin : les larmes sont pour les femmes et la sphère privée.
Pas de pleureuses dans les cortèges funéraires

Les traités de savoir-vivre du dix-neuvième siècle documentent les rites funéraires dans leurs plus menus détails, du faire-part de décès au repas de funérailles, du calendrier des vêtements de deuil aux bijoux noirs, dont l'incontournable guide d’Elizabeth Celnart, publié en 1839 et réédité en 1852. On y lira que les femmes ne peuvent pas suivre le cercueil jusqu'au cimetière.
Cette vision conservatrice perdure et se renforce au fil des décennies. En 1899, le manuel de la Baronne de Staff recommande même aux femmes de suivre l'office depuis une chapelle annexe afin de dissimuler au mieux leur affliction.
À noter l’apparition d’un discours féministe tel que celui de Jeanne d'Antilly qui se révolte contre cette exclusion.
Courbet bafoue doublement les règles

Le tableau mesure 3.13 mètres par 6,64. Par sa taille, il s’impose en peinture d’histoire, le genre académique le plus noble réservé aux grands faits héroïques ou mythologiques. Or que peint-il sur sa grande toile ? Une petite bourgeoisie de province qui ne sait pas se tenir.
Y figure un groupe de femmes pleurant ouvertement, trois portant un mouchoir à leur visage, linge clair d’autant plus visible qu’il se détache sur fond noir.
Pire, il place à la croisée des diagonales du tableau, un homme la tête enfouie dans son mouchoir et un autre à peine visible sur sa droite.

Ces gens, peints en grand, ne savent pas se comporter.
Non seulement Courbet enfreint les règles de la hiérarchie des genres, mais il y ajoute un mépris total des règles de bienséance. La présence ostentatoire des femmes, voire de deux hommes, couronne l’inconvenance académique d’une inconvenance sociale.
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