Les amitiés heureuses et malheureuses de Gustave Courbet : Champfleury, Baudelaire, Cuénot, Buchon
- Art d'Histoire
- 17 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 avr.
Courbet, de caractère impétueux et homme de conviction, a parfois malmené ses proches ; tandis qu'il restait fidèle à ses amis du Doubs, il s'éloignait peu à peu de ses premiers compagnons parisiens.
Les soutiens de jeunesse

Les premières années du jeune artiste à Paris — son passeport date de novembre 1838 et autorise un changement de résidence — marquent son entrée dans la bohème parisienne. Il conserve avec sa chère Franche-Comté des attaches très fortes, avec sa famille qui le soutient mais également avec son ami Urbain Cuénot, un rentier républicain originaire d'Ornans comme lui. Ce compagnon de route, dont l'artiste réalise le portrait en 1847, l’aidera financièrement quand nécessaire, partagera son amour des longues discussions de brasseries, l'accompagnera à la chasse dans les campagnes du Doubs et même en Normandie quand Courbet y plantera son chevalet.

Parallèlement, la vie parisienne de l'artiste l’amène à faire la connaissance de Charles Baudelaire. Le peintre héberge un temps le poète dans son atelier, aménageant pour lui un lit de fortune.
Malgré des divergences fondamentales — l'artiste percevant la poésie comme une imposture précieuse déconnectée du réel, et Baudelaire, en retour, considérant réel ce qui est le fruit de l’imagination — une entraide s'établit. L'homme de lettres rédige les notices de présentation des toiles réalistes pour le Salon officiel de 1849. À la demande du poète, Courbet annote les élucubrations de son ami lorsque ce dernier est sous l’emprise du haschisch. Baudelaire aura même laissé de rares croquis de son ami peintre.
Cependant, lorsque Courbet intègre la figure du poète dans sa toile L'Atelier du peintre, il choisit de reproduire les traits de son ami tels qu'ils étaient en 1848, et recourt à un repentir — une modification de la composition en cours d'exécution — afin d'effacer la compagne du poète.
Cette altération, exigée par l'écrivain par crainte du jugement de la bourgeoisie mondaine, couplée au fait que Courbet recourt à une vieille image qu’il a du peintre et non pas à une récente, — Baudelaire a depuis changé de coiffure — sont les preuves que les deux hommes ne se fréquentent plus.
L'art comme instrument de lutte sociale (1848-1851)
Courbet, aux convictions toujours plus affirmées contre l’Empire et favorable à la république, est certainement en harmonie, sinon sous l’influence directe, avec Max Buchon, ami d’enfance de l’artiste et fervent militant fouriériste.
Buchon, très actif à la fin de la IIe République, utilise la presse régionale pour soutenir le style de son compagnon ; il affirme que le rejet de l'idéalisation académique en peinture est l'équivalent direct des luttes démocratiques dans leur province natale. L'artiste adhère pleinement à cette vision, confirmant que cette grille de lecture politique correspond à la nature de son talent.
Cette fusion entre avant-garde esthétique et activisme expose gravement le cercle d'amis à la suite du coup d'État de 1851. Tandis qu'Urbain Cuenot est emprisonné pour avoir soutenu l’opposition à Louis-Napoléon Bonaparte, Max Buchon, identifié comme un meneur de révoltes, est contraint de fuir. Il trouve refuge auprès de la famille Courbet avant de s'exiler hors de France. Ces persécutions choquent le peintre qui, lorsque l’occasion se présentera, participera à la guerre contre les Versaillaises en tant que Communard.
Deux amitiés perdues, Baudelaire et Champfleury
La volonté de parfois soumettre sa peinture à un programme idéologique provoque le mépris de deux de ses anciens amis ou proches collaborateurs, Champfleury et Baudelaire.

Champfleury, soutien historique de la première heure, et théoricien du Réalisme jette l'éponge quand Courbet présente Le Retour de la conférence. Conçue comme une farce anticléricale, l'œuvre consterne le critique non que le sujet soit blasphématoire, ceci choquera le grand public, mais la colère de Champfleury relève d’un tout autre registre.
Champfleury fustige l’exécution bâclée de Courbet. Il dénonce des erreurs anatomiques grossières et un manque de finesse, arguant que l'usage d'un propos aussi polémique nécessitait, paradoxalement, une virtuosité irréprochable. Enfermé dans une complaisance nourrie par un entourage flatteur, l'artiste accuse son ancien allié de trahison politique, leur amitié ne s’en remettra pas.
Quand Charles Baudelaire finit par théoriser son rejet du réalisme, accusant l'artiste d'avoir sacrifié la puissance de l'imagination au profit d'une restitution bête et immédiate de la nature, Courbet riposte.
Il peint une toile intitulée La Source, destinée à railler les figures de la littérature contemporaine en remplaçant la muse de la poésie par une jeune femme qui crache dans la source censée inspirer les poètes. Cette toile, qui devait consommer leur rupture, eut le malheur d’être détruite dans un accident d’atelier.
Propulsé initialement par une solidarité provinciale et par la bohème parisienne, Courbet finira isolé et d’autant plus abandonné que des hommes comme Édouard Manet lui reprocheront son soutien aux Communards. Isolé dans son exil suisse, seuls quelques-uns parmi ses anciens amis lui rendront encore visite, l’homme est désormais malade, son foie débordé par l’alcool.
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