La Lente Reconnaissance Officielle d’Édouard Manet
- Art d'Histoire
- 30 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 avr.
Les dynamiques de validation et de marginalisation qui ont jalonné la carrière de l'artiste, se sont prolongées bien au-delà de la mort d'Édouard Manet.
Sans parler de ce public qui le confondait avec Monet et le félicitait pour une œuvre qu’il n’avait pas peinte — à une voyelle près, on peut comprendre la confusion —, Manet dut attendre son tour pour être officiellement reconnu et médaillé.
Et encore, même décoré et enterré, ses toiles déchirèrent, pour longtemps encore, une administration globalement hostile.
La lente conquête des Salons officiels

Le début des années 1870 marque une phase de transition pour l'artiste, avec l'inhabituel succès public du Bon Bock au Salon de 1873. Le jury semble avoir pardonné son passé jalonné de fameux scandales, dont ceux suscités par son Déjeuner sur l’herbe et son Olympia.
Il est vrai que la toile est de taille raisonnable et dans la veine sombre des peintures de genre hollandaises.
Ses œuvres sont désormais régulièrement admises aux Salons ; l’entrisme paye. Lui que l’on dit chef des impressionnistes, est au Salon lorsqu’ils organisent leurs premières expositions.
En 1873, 1874, 1875, 1877, 1879, il expose au Salon de peinture et de sculpture puis au Salon des artistes français au début de la décennie suivante, en 1880, 1881 et 1882. Cette succession de dates rapprochées penche en faveur, sinon d’une reconnaissance, au moins d'une levée de barrage.
Mieux encore, Manet bénéficie du statut d'exempté en 1880 — une nouvelle disposition permettant de soumettre ses toiles sans passer par l'examen du jury grâce au nouveau règlement, puisqu'il est exempté de passage devant le jury sur la base d'une mention honorable qui remonte à ses débuts en 1861.

Enfin en 1881, mais de justesse — 17 jurés sur 35 —, il obtient une médaille de seconde classe pour son Portrait de M. Pertuiset, alors que le niveau de fini laisse franchement à désirer.
En dépit de ses souffrances physiques qui allaient bientôt causer sa mort, Manet mit un point d'honneur à rendre visite aux membres qui avaient soutenu sa nomination pour leur témoigner sa gratitude, preuve qu’il était un homme de convenances.
Un nombre croissant de critiques, initialement très hostiles à ses ouvrages, commence à réviser leur jugement, mais on craint son influence sur les plus jeunes, ces impressionnistes encore connus comme intransigeants.
Soutien politique et Légion
La trajectoire de l'artiste est soutenue par l'appui de figures politiques influentes, à l'image de son ami d'enfance et d’atelier, Antonin Proust, républicain de premier plan, proche de Gambetta et assumant les fonctions de ministre des Arts.
Même avec Proust à la tête de l’administration, sa visibilité n’est pas assurée. Comme l'accrochage en hauteur de l'Olympia au Salon de 1865 avait été défavorable, celui du portrait du ministre n'est guère meilleur en 1880.

Au Salon de 1880, le Portrait d'Antonin Proust, fut délibérément placé dans un espace sombre près d'une porte, rendant la toile difficile à apprécier. Le peintre confie à son ami ministre qu'il accueille ce traitement avec philosophie, conscient que cette relégation était un ressaut de vieilles animosités.
La République devait toutefois lui faire ses excuses puisque, début 1882, l'État, représenté en la personne de son ami Proust… lui décerna la croix de chevalier de la Légion d'Honneur. Il sera désormais H.C., soit hors concours au Salon.
Il est ainsi décoré après avoir été médaillé en moins de 12 mois. On peut ainsi résumé le calendrier de ce qui semblerait être une institutionnalisation et reconnaissance à marche forcée :
1880 exempté (le règlement du nouveau Salon reconnaît les mentions passées)
1881 médaillé au Salon
1882 décoré de la croix de chevalier de la Légion d'Honneur
L'intransigeance institutionnelle après sa mort
La disparition de l'artiste en avril 1883 n'atténue pas la sévérité des gardiens de la tradition.
En 1883, sa réputation demeure sulfureuse aux yeux des institutions. Une tentative de présenter un ensemble de ses toiles à la Triennale se solde par un refus massif : le jury rejette la totalité des œuvres soumises, parmi lesquelles figurent Dans la serre, Chez le Père Lathuille, Un bar aux Folies Bergère et le Portrait d’Antonin Proust.
Les tensions devaient en réalité avoir été très fortes au sein même du jury puisque les examinateurs avaient initialement accepté Jeanne et Un bar aux Folies Bergère. Mais ils demandèrent à revoir les toiles … pour finalement refuser l'ensemble de la sélection.
Un artiste respecté, siégeant au jury, justifia l’exclusion en qualifiant les peintures de Manet de saletés.
Parallèlement, le peintre académique Jean-Léon Gérôme intervint activement auprès du ministre Jules Ferry pour s'opposer fermement à l'organisation d'une exposition posthume à l'École des Beaux-Arts, qui se tiendra toutefois.
Il fera partie, avec Bouguereau, de la vieille garde s’opposant obstinément à l’entrée de l’Olympia au Louvre, problème posé par son lègue après une souscription publique réussie…mais non soutenue par Proust.
Un Héritage Artistique Incontournable
Face à l’acharnement de la vieille garde institutionnelle, un critique d’art conservateur et respecté du Figaro, Alfred Wolff, dont la prose ironique et virulente sur les premières expositions impressionnistes est mémorable, finit par contester les décisions de l’administration conservatrice.
Quand, en 1883, le jury de la Triennale refuse tous les Manet, Wolff objecte, considérant cette décision comme une erreur, et rend même hommage au Jeune homme à l'épée.
On lira à l’occasion de sa revue de la vente d’atelier de Manet à Drouot début 1884 :
“ Dieu sait si j'aimais Manet ”
Les expositions parrainées par l'État n'avaient plus légitimement le droit de censurer les œuvres d'une grande figure, mais de là à accepter l’Olympia au Louvre, il fallut encore plus de vingt ans.
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