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L'Or Brun du XIXe Siècle : les Excréments Humains, Engrais des Maraîchers  

Dernière mise à jour : 28 avr.




Édouard Manet, Argenteuil, 1874
Édouard Manet, Argenteuil, 1874

La population parisienne explose et, avec elle, le volume des rejets organiques. Comment gérer les immenses quantités d’excréments humains évacués par Paris ?


Ne faut-il y voir une richesse pour les campagnes environnantes ? 








De la fange à l'engrais



Pour l'ingénieur François Liger, les rejets humains, une fois transformés en poudrette, constituent l'engrais naturel le plus concentré en azote du territoire, et capable de s'adapter à la quasi-totalité des terrains et des cultures.


Victor Hugo lui-même participait au débat en 1862, en s'insurgeant contre le gaspillage que représentait le déversement des égouts dans le réseau fluvial puis dans l'océan. C’était jeter une matière organique dont la France avait grand  besoin, tout en infectant l'eau, ce qui entraînait un cycle funeste propice aux famines et aux épidémies. 


Il fallait réorganiser le système d'évacuation des excréments en faveur de l'enrichissement des terres arables et boucler la boucle en nourrissant les Parisiens, futurs producteurs de cet engrais fécal de légumes qu’ils auraient eux-mêmes engraissés.



L'épandage : une topographie en expansion



À la fin de l'année 1870, quarante hectares bénéficient déjà des eaux usées et vingt autres des boues issues des bassins d'épuration. En 1876, on compte plus de trois cents hectares de terres ainsi fertilisées. Cette mutation radicale du paysage dessine une nouvelle ceinture nourricière dépendante du métabolisme urbain.


Les terrains initialement prévus à Clichy s'avérant trop restreints, la capitale passe en 1869 un accord avec la commune de Gennevilliers pour y déployer ses champs d'épandage. Les surfaces épandues passent ainsi d'une phase expérimentale de six hectares à plus de quatre cents hectares en 1880.


Plus surprenant encore, la méthode de fertilisation nourrit l'industrie du luxe, puisque les essences florales destinées à la célèbre parfumerie de Grasse proviennent de végétaux cultivés avec ces matières fécales, relève François Liger en 1875.



Une logistique critiquée



L'Encyclopédie d'horticulture modère toutefois les ardeurs des agronomes en avertissant que cet engrais, bien que très économique, transmet une saveur indésirable aux productions végétales les plus délicates, à l'image des salades et des fraises.


Anonyme, Engrais humain, mode d'emploi, 1875
Anonyme, Engrais humain, mode d'emploi, 1875

Des poèmes satiriques sont écrits par un certain K. de Monpétard — pseudonyme évocateur — et brossent le portrait d'un paysage suburbain, s'étirant de Clamart à Argenteuil, en passant par Aubervilliers et Gennevilliers, où l'abondance visuelle de choux, de radis et de melons s'accompagne d'omniprésentes exhalaisons d'excréments


Outre le parfum, la dangerosité de la matière séchée est avérée : la manipulation de la poudrette a provoqué des émanations toxiques létales qui décimèrent l'équipage du navire Arthur en 1818, lors d'un transport maritime vers la Guadeloupe…puisque la Farce exporta un temps cet or fécal.



Épilogue logistique et retour au fleuve



En définitive, les coûts d'acheminement élevés, associés à une demande agricole en engrais humains trop timide, et le scepticisme d’une partie des hygiénistes limitèrent le développement de cette économie circulaire sur le territoire français.


Et malgré des tentatives d'exportation vers les marchés frontaliers belges et anglais, des monticules de poudrette finirent inéluctablement par engorger les systèmes de voirie. C'est finalement le lent débit du fleuve parisien qui fut contraint de charrier et d'absorber ces immondices, un fleuve où peintres et parisiens travaillent, se prélassent ou se baignent.


Georges Seurat, Une baignade à Asnières, 1884
Georges Seurat, Une baignade à Asnières, 1884

Le jeune ouvrier coiffé d’un bonnet rouge d’Une baignade à Asnières de Georges Seurat, boit ainsi une eau bien moins pure que ne laisserait suggérer la noblesse des lignes et la pureté atmosphérique, le titre ne laissant au spectateur aucune doute sur le lieu hautement toxique de la scène. 







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