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Édouard Manet et les luttes républicaines : la politique chez un peintre moderne

Dernière mise à jour : 28 avr.



Le dix-neuvième siècle français se caractérise par une profonde instabilité institutionnelle. Pour rappel, entre 1847 et 1880, la France fait l'expérience de quatre régimes : régime monarchique sous Louis-Philippe, impérial sous Napoléon III, et deux républiques.


Mais cette république est établie sur des bases floues puisque, jusqu’en 1875, elle ne dispose pas de base constitutionnelle ; la majorité au Parlement et le président de la république, Mac-Mahon, sont monarchistes, et ce jusqu’en 1877-79.


Dans ce tumulte, Édouard Manet était-il politiquement engagé ? Cet engagement transparaît-il dans ses ouvrages ?


Édouard Manet, L'Exécution de Maximilien, 1868-69
Édouard Manet, L'Exécution de Maximilien, 1868-69


Un réseau d'influences républicaines bâti dès la jeunesse



L'éveil politique de l'artiste précède largement sa renommée. Au printemps 1849, Manet est engagé comme pilotin de la marine et voyage à Rio de Janeiro. Dans sa correspondance, il exprime sa méfiance à l'égard de Louis-Napoléon Bonaparte, redoutant que l'homme ne trahisse les idéaux de la jeune  IIe République. Il avait raison : le coup d’État du 2 décembre 1951 devait conduire, un an plus tard, à l’instauration du IIe Empire. 


Cette conscience politique est stimulée par un environnement familial républicain. Le foyer parental fait office de salon pour des opposants au régime, accueillant régulièrement à sa table des personnalités contestataires telles que le député Émile Ollivier. 


Lors d’un séjour vénitien en 1853, l’artiste, accompagné de son frère Eugène et d’Ollivier, réside chez une relation de Carlo Cattaneo, figure tutélaire de l’insurrection italienne.


Par l'intermédiaire de son frère Joseph et de son cousin Jules de Jouy, qui emploie alors un jeune avocat débutant nommé Léon Gambetta, le peintre est très tôt introduit auprès de la jeune garde de l'opposition. Les cafés parisiens, en particulier le café de Londres à la fin des années 1860, ainsi que le salon littéraire du commandant Hippolyte Lejosne, servent de bastions où se forgent de grandes amitiés avec des figures politiques telles qu'Antonin Proust ou Eugène Spuller.


L'implication du peintre dépasse la simple sociabilité : lors de la crise institutionnelle décisive de 1877, il transforme son atelier en un quartier général logistique afin de soutenir activement la campagne électorale de Spuller.



La guerre Franco-Prussienne et la Commune



La période tragique et insurrectionnelle de 1871 met à l'épreuve le peintre qui reste à Paris. Pendant la guerre franco-prussienne, Manet s’est engagé dans la Garde républicaine et servira, comble d’ironie, sous les ordres du peintre Meissonnier.


Il rejette la violence de la Commune de Paris, condamnant avec la plus grande sévérité l'exécution de responsables militaires par les insurgés, qu'il perçoit comme de vils meurtriers, tout en éprouvant une profonde aversion pour la répression sanglante orchestrée par les troupes régulières versaillaises sous les ordres de Patrice de Mac-Mahon.


L'œuvre picturale devient alors l'exutoire direct de ce déchirement civique. Sa composition, intitulée La Barricade, immortalise les exécutions sommaires perpétrées par l'armée versaillaise. Sur le plan de l'iconographie , cette scène de rue parisienne s'approprie la structure d'une toile antérieure, L'Exécution de Maximilien, laquelle avait déjà joué de la ressemblance entre les uniformes des libertadores mexicains et ceux des soldats du IIe Empire. 


Parallèlement, la sphère familiale s'engage politiquement dans une démarche de pacification, son frère rejoignant formellement les rangs de la Ligue d'Union Républicaine des droits de Paris aux côtés du jeune Georges Clemenceau.



La censure de son Polichinelle-Mac-Mahon



Édouard Manet, Polichinelle, 1874
Édouard Manet, Polichinelle, 1874
Attribuée à Ernest Appert, Portrait de Patrice de Mac-Mahon, avant 1898
Attribuée à Ernest Appert, Portrait de Patrice de Mac-Mahon, avant 1898

















En 1874, le peintre réalise une série ambitieuse de mille cinq cents estampes illustrant la figure du Polichinelle, destinées aux abonnés d'un grand quotidien républicain. La technique lithographique – un procédé d'impression permettant la reproduction massive d'un dessin tracé sur une pierre – offre l'opportunité d'une diffusion à grande échelle. Cette entreprise est arrêtée par les autorités gouvernementales, qui ordonnent la destruction totale des tirages au massicot.


Pourquoi interdire un simple dessin de Polichinelle ? Sous les traits inoffensifs du personnage issu du répertoire de la Commedia dell'arte, l'artiste cache un portrait à charge du président de la République, le conservateur et monarchiste Mac-Mahon. L'apparence du Polichinelle emprunte subtilement  les traits du chef de l'État ; le lourd gourdin fait écho au surnom péjoratif de Mac-Mahon, dit maréchal Bâton, largement diffusé par ses détracteurs. Theodore Reff propose un parallèle entre  l'attitude corporelle du Polichinelle de Manet et l'allure rigide d'un officier supérieur en pleine revue de troupes.



Les portraits de Clémenceau, Rochefort et Gambetta



Édouard Manet, Portrait de Georges Clémenceau, 1879-80
Édouard Manet, Portrait de Georges Clémenceau, 1879-80
Édouard Manet, Portrait d'Henri Rochefort, 1881
Édouard Manet, Portrait d'Henri Rochefort, 1881

Avec la consolidation définitive du régime républicain au seuil de la décennie suivante, Manet fait quelques portraits de républicains historiques ; ceux de Georges Clemenceau et d'Henri Rochefort sont peints entre 1879 et 1881, que l'universitaire Philip Nord présente comme de véritables déclarations militantes.Qui plus est, Manet avait peint, l’évasion de Rochefort du bagne en 1874, aventure honteuse pour la France. L'histoire retient également que seule l'indisponibilité de Léon Gambetta, incapable de se soumettre aux longues heures de pose nécessaires au peintre, aura empêché l'élaboration d'un portrait du célèbre tribun républicain.





Immobilisé à Bellevue à la fin de sa vie, le peintre accueille la décision politique d'amnistie des anciens communards avec ferveur. Sur une feuille de papier adressée à Isabelle Lemonnier et datée du quatorze juillet, Manet trace à l'aquarelle deux hampes portant des étendards tricolores croisés, accompagnées de quelques mots célébrant la réconciliation nationale. 


Manet est républicain et patriote. Il s’engage dans la Garde nationale pour la défense de Paris plutôt que de fuir comme Cézanne dans le maquis provençal ou comme Monet à Londres. Il rejette les extrêmes, les exactions des Communards comme celles de l’armée versaillaise et s’affiche publiquement en faveur des républicains quand la république reste entre les mains de monarchistes tentés par une énième restauration.




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