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Écrivains naturalistes et peintres réalistes confrontés à la photographie

Dernière mise à jour : 28 avr.




La France, des années 1840 à la fin des années 1860, connaît un bouleversement technologique majeur avec la démocratisation des premiers procédés photographiques.


Pascal Dagnan-Bouveret, Une noce chez le photographe, 1878-1879
Pascal Dagnan-Bouveret, Une noce chez le photographe, 1878-1879














Une problématique esthétique émerge alors : l'imitation parfaite de la nature, ou mimesis, constitue-t-elle l'aboutissement du talent artistique ou, au contraire, sa négation absolue ? 


Si la littérature se voit accusée de se muer en miroir sans tain, la peinture naturaliste traverse une crise conceptuelle identique. 


On proposera ici quelques réactions des contemporains confrontés à cette nouvelle

imagerie.




La métaphore chimique : quand l'écrivain devient opérateur photographique



Dans le domaine des lettres, l'irruption de la photographie — qui nécessitait de se déplacer avec bon nombre de produits chimiques — modifie le vocabulaire employé par la critique. 


Dans les années 1840, Prosper Mérimée loue les travaux de Lord Byron en les comparant à des daguerréotypes littéraires.


Mais au cours de la décennie suivante, comparer une œuvre écrite à un daguerréotype est devenu une critique sévère. La presse de l'époque, sous la plume de figures comme Louis Énault, fustige la sécheresse de l'observation de Mérimée, accusant le style de sa nouvelle Carmen d'être affligé de la même froideur chirurgicale qu'une épreuve photographique.


Cette suspicion à l'égard de l'exactitude littéraire touche progressivement l'ensemble des auteurs réalistes. Dès 1843, le critique Hippolyte Babou qualifie l'analyse minutieuse d’Honoré de Balzac de « chimie morale ».


Théodore Maurisset, La Daguerréotypomanie, 1839
Théodore Maurisset, La Daguerréotypomanie, 1839

Puis c'est au tour de Gustave Flaubert de subir les attaques de ses contemporains. En 1857, un critique lui reproche de braquer un regard trop fidèle sur son environnement, produisant une littérature grisâtre et terne, sans dimension poétique, au profit d'une stricte copie du monde matériel. Ironiquement, Flaubert, à qui l’on reproche d’agir en daguerréotypeur, déteste l’idée de se faire photographier.


Le critique Étienne-Jean Delécluze fustige Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet, l'accusant de simuler la brutalité d'une épreuve chimique mal maîtrisée et de renier tout effort intellectuel pour recracher brutalement la réalité visuelle. 


De manière similaire, les frères Goncourt s'en prennent au peintre Alexandre Antigna, suggérant que son refus de choisir ses sujets s'apparente à une machine photographique qui capture aveuglément les moindres rebuts de la nature.


La plaque photographique n’étant pas capable de discriminer et de rejeter le laid pour garder le seul beau, on reproche aux réalistes d’avoir fondé une école du laid où seul “le laid est admirable”. 



Le test imaginé par Champfleury 



Mettre en compétition des photographes et des artistes peintres.


Champfleury imagine une expérience en 1854 : observer simultanément les plaques de dix daguerréotypeurs, placés côte à côte devant un paysage naturel, et les esquisses de dix peintres de paysages réalistes installés à leurs côtés. 


Les instruments optiques généreraient des plaques rigoureusement identiques, sans la moindre altération tandis que les élèves peintres, même sous l'égide d'un seul maître, aboutiraient à des à des esquisses très différentes.


L'intervention inévitable de la sensibilité humaine est fondamentale même chez un réaliste ce qui permet à Zola décrire

Une oeuvre d'art est un coin de la création vu à travers un tempérament

Phrase que Van Gogh se répétait souvent.



La transparence du réalisme est une illusion travaillée 



Francis Wey, écrivain réaliste proche de Champfleury et de Courbet , argumente contre cette illusion du réel brut.


Il insiste sur la nécessité d'enjoliver et de filtrer une réalité souvent disgracieuse. La finalité de l'art n’est pas une sténographie — cette méthode de transcription textuelle ultrarapide utilisée dans les tribunaux — équivalente littéraire du daguerréotype.


La captation intégrale d'un événement, bien que factuellement irréprochable, ne produira jamais une œuvre dramatique majeure. Hippolyte Taine, historien positiviste par excellence, abonde dans ce sens quelques décennies plus tard, affirmant que l'imitation photographique, bien qu'exacte, demeure incapable de se substituer à la démarche spirituelle de l'art.



La photographie ou la sténographie ne supplanta pas l’artiste réaliste ou l’écrivain naturaliste, mais l’obligea à assumer pleinement sa nature interprétative, abandonnant l’idée de transparence parfaite, d’absence de l’auteur, délaissant le strict enregistrement des faits. 




Ce blog s’appuie sur les fiches d'anthologies de sources primaires proposées par Art d'Histoire Académie :


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